Ziryāb, superstar d’al Andalus

Posted on Posted inPortraits

Il est souvent fait mention de la grandeur de l’Espagne musulmane médiévale. Nombreux en furent les acteurs, mais l’un retient tout particulièrement l’attention de bien des historiens et nostalgiques : Abū al-Ḥasan ʿAlī ibn Nāfi’, plus connu sous le nom de Ziryāb.

 

C’est en 207 de l’hégire (822), soit plus d’un siècle après sa conquête, que l’Andalousie voit arriver à ses portes ce jeune homme à la peau sombre et venu de loin. Connu encore sous le pseudonyme du « Merle noir » (Pájaro Negro en espagnol), ceci dû à sa voix enchanteresse, l’homme, né vraisemblablement en 175H (790), est déjà célèbre auprès de tout un monde. Chanteur, mais aussi joueur de oud, compositeur, poète et enseignant, il travaillait alors dans la cour du calife et mécène abbasside Hārūn al-Rashīd. Son départ de Bagdad pour l’Andalousie est sujet à débats. Pour les uns, il aurait tout simplement causé la jalousie de son mentor, le musicien et compositeur perse, Isḥāq al-Mawsili, qui aurait fait en sorte de le discréditer; pour d’autres, il aurait quitté de son plein gré la capitale de l’empire islamique peu après l’avènement du calife al-Maʾmūn, en 198H (813). On sait en tout cas qu’il avait après cela exercé de ses talents en Syrie, puis surtout en Ifriqiya (Tunisie), à Kairouan, où il a vécu à la cour aghlabide de Ziyādat Allāh. C’est après une brouille avec ledit souverain qu’il prit la route pour l’Espagne islamique, où il avait été invité par l’émir omeyyade al-Ḥakam Ier.

 

Arrivé sur place, si al-Ḥakam n’était plus, il en reste qu’il fut accueilli dans la plus grand des fastes par le fils et nouvel émir andalou, Abd al-Raḥmān II. Une demeure lui est alors offerte à Cordoue où il est honoré d’un salaire mensuel de 200 dinars or. Si les musiciens affluent à ce moment vers la péninsule ibérique, Zyriab se démarque de tous. Pour cause : il aurait institué le Oud à cinq paire de cordes et été le premier à utiliser un bec d’oiseau à la place d’un médiator pour mieux en jouer. Suivant le plan des humeurs aristotéliciennes, il a encore coloré lesdites cordes selon les humeurs et réalisé les titres musicaux les plus en vus de l’époque, faisant de lui une célébrité connue par delà les frontières. C’est ainsi qu’on lui accorde généralement la paternité de la tradition musicale andalouse d’Afrique du Nord et du genre dit de la nouba, qui, originellement, se matérialisait par le fait de musiciens et chanteurs se succédant pour se produire face au souverain. À Cordoue, il créa l’une des premières écoles de musique. Selon l’historien Ibn Hayyān, Zyriab rivalisait d’ingéniosité pour permettre à ses élèves de gagner en voix et souffle. À certains, il mettait des morceaux de bois dans la mâchoire afin de les forcer à garder la bouche ouverte; à d’autres, il attachait une ceinture autour de la taille afin d’amplifier leurs capacités pulmonaires. Un recueil de textes de ses chansons, le Kitab fī Aghānī, fut édité par le frère de l’un de ses gendres, l’adīb Aslam ibn Aḥmad ibn Saʿīd ibn Aslam.

 

Mais au-delà de son goût pour les mélodies, c’est tout un art de vivre qu’il introduisit à al Andalus. Intime de l’émir, star auprès des petites gens, on l’écoutait et l’imitait. De sa ville d’origine, Bagdad, il ramena de nouvelles coupes de cheveux, le déodorant comme certaines modes vestimentaires en vogue en Orient. Il suggérait ainsi de changer de vêtements en fonction de la météo et de la saison; de porter des vêtements différents pour les matins, les après-midi et les soirées. Mettant encore l’accent sur l’hygiène, déjà bien avancée, il encourageait les bains du matin et du soir et l’on dit même qu’il inventa un dentifrice que les chroniques d’époque décrivent comme « fonctionnel et agréable à déguster ». Si l’on se lavait les cheveux à l’eau de rose, Ziryab enjoignait les gens à désormais utiliser du sel et des huiles parfumées. Artisan de la mode d’époque, il avait aussi révolutionné l’art de la table. C’est à Zyriab que l’on doit l’introduction de nouveaux aliments tels que les asperges, le nougat, le massepain ou les confitures. On lui doit encore l’élaboration de ce que sont aujourd’hui nos sorbets de glace. Il établit aussi des règles nouvelles quant au comment manger à table : les plats devront désormais se succéder, les potages en premier, viandes et poissons en second, les desserts en dernier. Il a également introduit l’utilisation du cristal comme contenant pour les boissons et le principe de la nappe à placer sous les couverts, au contraire de la tradition romaine qu’était de manger sur des tables nues. Féru de jeux, il invita les Andalous à jouer aux échecs comme au polo, jusqu’ici pratiqué chez les Perses. Polymathe aguerri à la lecture, il pouvait discuter d’astronomie, de géographie, de météorologie, de botanique, autant que de cosmétique, de poésie et de philosophie. Cependant peu gagné aux sciences religieuses et, selon certains, aussi porté sur l’astrologie et la pratique de la magie, il n’avait jamais su gagner la sympathie des docteurs de la Loi musulmane, influents, mais pas assez pour avoir su faire taire l’artiste de l’instant.

 

Il mourrait en 243 de l’hégire (857), laissant derrière lui huit fils et tout un patrimoine d’us et coutumes qui allait grandement imprégner l’Occident musulman, et même l’Europe entière peu après.

 

Renaud K.