Yusuf Ma Dexin, un ‘alim en Chine

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Méconnu au-delà de ses terres, Yūsuf Ma Dexin (馬德新) est l’un des plus grands savants musulmans de Chine. Né en 1208 de l’hégire (1794) alors que la France vivait sa Révolution, Ma Dexin grandit au milieu des cercles savants de la province de Yunnan, où l’islam s’était déjà depuis des siècles implanté. C’est là et auprès de son père qu’il apprend l’arabe et le persan, ainsi que le Coran et ses sciences. Aussi nommé Fichu, nom traditionnel signifiant “retour à l’essentiel”, le jeune Yūsuf est rapidement, de par son érudition, renommé par ses pairs “Rūh al Din”, “l’esprit de la Religion”.

Ses classes faites et alors que la Chine traverse sa “guerre de l’opium”, Yūsuf quitte le pays avec d’autres coreligionnaires pour l’Arabie afin d’y accomplir le Hajj. Passant d’abord par l’Asie du Sud-est, c’est à bord d’un bateau quittant Rangoon, et voguant sur l’océan indien, qu’il se rend à La Mecque. Il ne repartira pour la Chine que huit ans plus tard. C’est alors l’ensemble du territoire administré par l’Empire ottoman que Yūsuf Ma Dexin arpente, allant en Égypte pour s’instruire à l’université al Azhar, puis à Jérusalem en passant par l’île de Chypre et la Grèce. Rencontrant les sommités savantes de l’islam de l’époque, il en sortira un livre détaillant ses pérégrinations qu’il écrira à son retour.

Des ouvrages, il en écrira bien d’autres, une trentaine au total. Il avait notamment à cœur de souligner les ponts idéologiques et éthiques existants entre le confucianisme (courant de pensée chinois issu des textes de Confucius) et l’islam. Cette invitation à la conciliation ne l’avait cependant pas empêché de fustiger dans ses textes l’absorption d’éléments issus du bouddhisme et du taoïsme dans l’islam tel que pratiqué par les masses musulmanes de Chine (les Huis). Vantant encore la doctrine des anciens et l’importance du suivi de la Sunna, Yūsuf Ma Dexin avait fait encore des chiites duodécimains l’une de ses principales cibles. À l’instar de la plupart des Huis, musulmans majoritaires en Chine, il avait suivi la méthodologie de l’imam Abū Ḥanīfa dans l’étude de la jurisprudence (fiqh) et réalisé des ouvrages de droit en ce sens. Parmi d’autres de ses oeuvres : des commentaires des intellectuels musulmans Ma Zhu et Liu Zhu, des ouvrages de grammaire arabe et surtout, une première traduction en mandarin du Coran.

En 1272H (1856) débutait la révolte des Panthay (Du Wenxiu Qiyi), au cours de laquelle les musulmans huis s’étaient rebellés contre la dynastie Qing au pouvoir. Bien que ne partageant pas l’idéal révolutionnaire du leader des troupes, un certain Sulayman ibn ‘Abd Ar-Raḥmān (m.1289H/1873) (connu sous le nom de Du Wenxiu), Yūsuf Ma Dexin gagna le rang des révoltés. L’opération sera un succès. Le mouvement avait en effet réussi à muter en un sultanat qui allait prospérer au nord de la province de Yunnan jusqu’en 1290H (1873), où, écrasée dans le sang, la communauté indépendante des Huis retomba sous le joug de la dynastie Qing. Bien qu’ayant, de par ses travaux et prêches, travaillé à la restauration de la paix, le gouvernement chinois ne laissera que peu de répit à l’imam déjà bien âgé. Il est mis à mort moins de deux ans après la fin des troubles, en 1291H (1874).

D’après Ma Anli, l’un de ses disciples, Ma Dexin était un descendant du natif de Bukhara, Sayyid al Ajall Shâms al-Dīn ‘Umar (m.678H/1279), gouverneur du Yunnan durant le règne de la dynastie Yuan. L’homme était lui-même un descendant du Prophète Muhammad  ﷺ.Comme autre disciple, Ma Dexin aura encore eu Ma Lianyuan, autrement connu sous le nom de Muḥammad Nūr al-Ḥaqq ibn Luqmān as-Ṣīnī (m.1321H/1903). Ce dernier est l’un des savants musulmans chinois les plus célèbres et l’auteur de Tianfang Xingli, ouvrage majeur du corpus islamique chinois.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

https://www.morebooks.de/store/gb/book/yusuf-ma-dexin/isbn/978-613-3-16330-0

– The history of China, Volume 2, by Demetrius Charles de Kavanagh Boulger, a publication from 1898

– John King Fairbank (1978). The Cambridge History of China: Late Chʻing, 1800-1911, pt. 2. Cambridge University Press