Yamada Torajirō, un Japonais à Istanbul

Yamada Torajirō (山田 寅次郎) est un maître de thé et homme d’affaires japonais, mais aussi et surtout l’un des premiers de son peuple à avoir embrassé l’Islam. Arrivé à Istanbul en 1309 de l’hégire (1892) dans le but de remettre des dons aux familles des victimes du naufrage de l’Ertuğrul (un navire ottoman ayant échoué au large du Japon), il y restera vingt-deux ans.

 

En 1307H (1890), un terrible fait divers frappe les côtes du Japon : l’Ertuğrul, une imposante frégate de la marine ottomane s’échoue après avoir été frappée par un typhon au large du Japon. Alors qu’ils retournaient d’une visite de courtoisie au pays du soleil levant, les passagers périrent presque tous lors de l’incident. On comptera 533 défunts parmi les marins à bord, y compris l’amiral ʿAlī Osman Pasha. Les autorités japonaises vont alors tout entreprendre afin de sauver ceux qui pouvaient l’être et loger les rescapés sur l’île. L’amitié turco-japonaise était née. 

 

Un homme participe alors à la campagne visant à venir en aide aux familles des victimes : Yamada Torajirō. Issu d’une famille samouraï de haut rang ayant déménagé à Tokyo, il est un lettré polyglotte (il parle le chinois, l’anglais, l’allemand, et le français) et un fameux maître de thé. Repéré par le ministre des Affaires étrangères, on lui conseille alors de se rendre de lui-même dans l’Empire ottoman afin de remettre les dons aux familles des victimes du naufrage de l’Ertuğrul. On parle alors de l’équivalent de plusieurs dizaines de millions d’euros. 

 

Les préparatifs faits, il embarque part pour Istanbul le 30 janvier 1892 à bord d’un navire britannique en compagnie de Nakamura Kenjirō, un ancien officier de la marine avec qui il songe à faire commerce en terre d’Islam. Arrivé à Istanbul deux mois plus tard, Yamada Torajirō est émerveillé de ce qu’il entrevoit. À la croisée des influences, la capitale de l’Empire ottoman est le point de ralliement des arts et cultures européennes, turques et plus largement islamiques; le choc visuel est conséquent pour le Japonais. Accueilli en grande pompe, il est reçu dans un premier temps par le ministre des Affaires étrangères Mehmed Said Pasha à qui il confie l’argent des dons. Au sultan Abdülhamid II, l’envoyé japonais offre des biens de sa famille, des plantes rares venues tout droit du pays du soleil levant et surtout, une somptueuse armure de samouraï, un casque et une épée d’époque. À la demande du sultan, Yamada Torajirō est convié à rester deux années complètes afin d’enseigner le japonais à des cadets de l’armée. Il y restera vingt-deux ans.

 

S’il retourne brièvement au Japon en 1310H (1893), ce n’est que pour offrir une conférence au séminaire de l’association coloniale japonaise sur l’Empire ottoman et l’Égypte, invitant ainsi les Japonais présents à réfléchir à étendre leur réseau commercial en pays musulman. Revenu à Istanbul dans la foulée, il y fonde avec son confrère Nakamura le Nakamura Shoten, un commerce où les deux hommes obtiennent des autorités le droit de vendre des produits japonais. Il y propose de la soie, de la porcelaine, mais aussi et surtout du thé, le coeur de son métier. Le succès toque à leur porte; le sultan et les membres de la haute société ottomane apprécient particulièrement les produits japonais. La mode à la japonaise débarque dans les rues de la capitale califale. En 1324H (1906), Yamada continue dans sa lancée et établit un partenariat turco-japonais afin de démarrer la fabrique de papier à cigarettes.

 

En parallèle, il publie un nombre conséquent articles sur les Turcs et l’Empire ottoman dans certaines des plus célèbres revues japonaises, essentiellement portés sur l’économie. Il crée plusieurs associations visant à promouvoir les échanges économiques entre les deux Empires. Dans un autre registre, il traduit encore des pièces de théâtre turques, notamment un classique joué durant le mois du ramadan : Dağlı Kız (La Fille de la montagne). Il sera également l’auteur d’ouvrages qui feront date. Son Kaikyōen ouvra ainsi la voie de l’islamologie japonaise quand son Toruko Gakan est peut-être son oeuvre la plus appréciée. Fait de dessins et sketchs, l’ouvrage est une véritable représentation illustrée de l’Empire ottoman du début du 20e siècle. 

 

En 1322H (1904), au moment de la guerre russo-japonaise, le gouvernement japonais lui intime de surveiller secrètement le Bosphore afin de rendre compte des mouvements navals russes. La victoire japonaise dans le conflit un an plus tard ne va d’ailleurs faire que rapprocher davantage les deux empires. En parallèle à ses activités commerciales, Yamada servait aussi de consul honoraire aux Japonais de passage. Il arrangeait les mariages interethniques ou aidait les uns et les autres dans leurs prises de rendez-vous avec des personnages de la haute société ottomane. 

 

Il sera là lors de la montée des Jeunes Turcs (qu’il perçoit à l’époque d’un bon oeil et qu’il compare à l’éveil nationaliste japonais du 19e siècle) au pouvoir à partir de 1326H (1908). C’est le déclenchement en 1914 de la Première Guerre mondiale qui le pousse à revenir au Japon. Sur le retour, Yamada fait une escale en Arabie afin d’accomplir son pèlerinage à La Mecque. Car l’homme n’est pas seulement un amoureux de la culture ottomane, il a aussi depuis plusieurs années embrassé l’islam. Ces confrères turcs l’appellent d’ailleurs ‘Abd al-Khalīl. Il ne retournera dans ce qui est alors devenu la Turquie qu’en 1350H (1931). Il y fait par ailleurs la rencontre de l’un de ses anciens élèves de classe de japonais : le président Kemal Atatürk. 

 

Il meurt en 1376H (1957) après avoir publié une autobiographie intitulée Shingetsu. L’armure de samouraï qu’il avait offerte au sultan Abdülhamid II est depuis exposée au palais de Topkapi quand un amphithéâtre du Jardin botanique Nezahat Gökyiğit d’Istanbul porte encore son nom. Il était devenu le premier expert japonais du peuple turc, l’instigateur du rapprochement turco-japonais et l’un des tout premiers de son peuple à s’être fait musulman.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Japan, Turkey and the World of Islam, The Writings of Selçuk Esenbel, Brill, 2011
  • Islamic Studies In Japan in Religion and Society, Kojiro Nakamura, Brill, 2007