William, un espion parmi les Saoud

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“Abdalla (fils de Fayçal Ibn Turki al-Saoud, l’émir du deuxième Etat saoudien), silencieux et farouche, était assis à l’extrémité de la salle ; en face de lui, se tenaient Abdel-Latif, quelques zélateurs et plusieurs dévots vouahabites. Un seul visage ami se trouvait au milieu de la sombre assemblée ; c’était celui de Maboub ; mais les traits du ministre avaient une expression de gravité peu ordinaire.” Entouré de serviteurs armés, William n’avait là, rien pour être rassuré. “Quand je me présentai, personne ne s’avança pour me souhaiter la bienvenue. Je saluai Abdalla, qui, sans répondre, me fit signe de m’asseoir à quelque distance de lui sur le même divan.”

Après quelques instants passés dans le plus complet des silences, AbdAllah lui affirma savoir la vérité sur son compte : “vous n’êtes pas des médecins, vous êtes des chrétiens, des espions, des révolutionnaires, venus ici pour ruiner la religion et l’État” lui dit-il. “Vous méritez la mort, et je vais à l’instant ordonner votre supplice.” William, feignant ne ressentir aucune crainte lui répondis alors de prier Allah de le pardonner, qu’il disait là des choses insensées et que, tentant le tout pour le tout, il n’aurait pas le cran de les tuer. L’audace de William ne manqua d’interpeller le prince qui répéta sa menace jusqu’à se raviser quand William lui rappela que le maître ici était non lui mais son père, et que bafouer ainsi les règles de l’hospitalité le couvrirait de honte devant son peuple. Le nouveau silence qui s’installa dans la pièce fut alors rompu par AbdAllah qui, revenu au calme, réclama que l’on apporta du café. “Une minute ne s’était pas écoulée qu’un esclave nègre parut. Il tenait à la main une seule coupe et, sur un signe de son maître, il me la présenta. Cette distinction, si contraire aux coutumes du Nedjed, prêtait aux plus fâcheuses conjectures ; mais je réfléchis que, la principale cause de la colère d’Abdalla étant précisément le refus de lui donner du poison, il n’en possédait probablement pas.” C’est donc le regard plein de fermeté qu’il avala le contenu de la tasse, “après avoir prononcé le bismillalh d’usage” et rappelé comment il était, versets du Coran à l’appui, déconvenue d’accuser autrui sans preuves évidentes.

William, qui comprenait avoir outrepassé toutes les limites ne donna pas cher de sa vie et décida expressément de quitter Riad au plus vite. Sans en avoir averti personne, ils quittaient ainsi leur chambre deux jours plus tard. “Nous gagnâmes par des ruelles détournées la porte de Riad la plus rapprochée de notre habitation, et nous nous félicitions déjà d’avoir échappé à tous les regards, quand nous aperçûmes un Nedjéen attardé, qui se rendait à la mesdjid. En passant près de nous, il nous demanda si nous n’allions pas à la prière. « Nous en venons, » répondit Abou-Eysa sans hésiter ; et notre homme, craignant d’avoir encouru la colère des zélateurs, poursuivit précipitamment son chemin.” La route était libre, Riad et ses zélateurs pouvaient enfin être derrière eux… »

Le récit retrace le périple de William Gifford Palgrave, le premier Européen à avoir pu pénétrer l’Arabie des Saoud, en 1865, à l’époque du deuxième Emirat saoudien. Les phrases entre guillemets sont les siennes.

 


 

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