Un Viking à Bagdad, ou l’épopée des Norois en terre d’Islam

(…) À la même époque, d’autres guerriers normands traversent la mer Baltique et s’imposent aux Slaves. L’un de leurs chefs, Riourik (ou Riurik), fonde ainsi en 246 H (860) la principauté de Novgorod, entre les villes actuelles de Saint-Pétersbourg et Moscou. Si la principauté ne marquera que peu l’Histoire, elle va ni plus ni moins poser les bases et les fondements de la future Russie.

 

Venus essentiellement de Suède, ces Vikings s’avancent vers le sud avec un objectif tout autre que celui de leurs confrères passant par l’ouest : eux cherchent à économiquement s’implanter et tisser des liens commerciaux avec leurs voisins. Ils n’abandonnent cependant pas leurs vieilles habitudes : ils s’en prendront ainsi à plusieurs reprises à Constantinople, alors encore la capitale de l’Empire byzantin. De Novgorod donc, mais aussi de Kiev, les guerriers norrois se lancent au travers de toute l’Europe de l’Est, de l’Asie et du Caucase afin d’y établir de véritables centres commerciaux, atteignant les terres des Turcs khazars et des Bulgares de la Volga. Si des échanges avaient déjà lieu entre musulmans et Vikings (dès le début du 9e siècle chrétien), c’est désormais toute une route commerciale qui se forme de la Scandinavie à Bagdad. Il est ainsi rapporté, notamment par le géographe Ibn Khordadbeh, que des Vikings pouvaient même être vus à dos de chameaux pénétrant la capitale abbasside venant y vendre esclaves (Slaves et Grecs) miel et fourrures. Des bijoux et pièces de dinars seront d’ailleurs plus tard retrouvés dans des sépultures et cités vikings d’époque.

 

S’installant durablement en Volga, ils vivent alors en relative paix aux côtés des Bulgares parfois convertis à l’islam. Mais quelques années seulement après leur établissement dans la région, voilà que des raids vikings sont lancés vers le Tabaristan (nord de l’Iran) alors sous le règne d’Hasan ibn Zaid. Sans succès, ils retentent à plusieurs reprises sans jamais n’emporter de victoire. C’est seulement en 300 H (913) que la balance penche de leur côté. 500 navires chargés d’hommes se déversent sur les cités musulmanes côtières, décimant les populations locales, prenant par là même femmes et enfants en captivité. Mais leur réputation les précédant avant qu’ils ne puissent revenir chez eux, ils sont interceptés par des Khazars plus au nord. Ils seront, selon le chroniqueur al Masu’di qui relate les faits, littéralement massacrés. Les fuyards seront même pourchassés jusqu’en volga pour y être exécutés.  Quelques années plus tard et dans un tout autre contexte, le roi de ces Bulgares, Yiltiwâr, fera appel au calife abbasside Al Muqtadir : il a en effet le grand besoin qu’on l’instruise en religion, sa religion : l’islam. Homme de lettres à la cour de Bagdad, Ibn Fadlan va ainsi être envoyé en 309 H (921) comme secrétaire de l’ambassadeur du calife. Croisant là-bas le verbe avec des Vikings venus commercer, il délivrera à son retour un récit de voyage unique en son genre. Parti de Bagdad au mois de safar, Ibn Fadlan accompagne alors un eunuque de cour, Susan al-Rassi, envoyé comme diplomate. Pour le roi des Bulgares, s’il est question de se voir enseigner l’islam, il est aussi question de se voir fournir une aide économique et militaire nécessaire à sa survie. La mission n’est cependant pas concluante. D’abord pour le roi des Bulgares, qui n’aura finalement pas la somme d’argent qu’il avait espéré, puis pour Ibn Fadlan, qui chargé de renseigner les Bulgares sur l’islam, ne sera qu’à demi- mot écouté.. Agacé, le roi qui devait prendre pour école de droit celle de Chafi’i en restera finalement à son rite originel, le hanafisme.

 

Au 5e siècle de l’hégire, les Vikings s’étant établis en Normandie dans le nord du royaume franc se sont depuis plusieurs générations mêlés aux locaux. Plus tout à fait des Vikings à proprement parler, certains d’entre eux vont cependant continuer ce qui fit toute la renommée de leurs ancêtres : ils organisent de nouveaux raids. Après l’Espagne, le Maroc et les Baléares et quelques localités du Proche-Orient, ces néo-Vikings traversent l’Italie, s’emparant même du duché de Naples en 441 H (1049) pour se  rendre en Sicile. L’île est depuis un siècle sous la totale domination des musulmans. Ces derniers l’occupaient déjà déjà depuis la fin du 1er siècle hégirien. Assujettie depuis peu au Califat chiite des Fatimides, l’île est à ce moment divisée en quatre caïdas, chaque partie ainsi gérée par un caïd. Faible et mal défendue, ce sont tout justement ces divisions internes qui vont inciter les Vikings installés en Italie du Sud à envahir l’île. Convertis au Christ et encouragés par le Pape Nicolas II, c’est sous les ordres d’un dénommé Roger qu’ils enlèvent alors l’île aux musulmans dès l’année 453 H (1061). 

 

Devenu comte de Sicile après la mort du caïd Muhammad ibn Ibrahim Al Thumna, Roger reprend peu à peu l’entièreté de l’île après de courts et aisés combats jusqu’à faire tomber Palerme en 484 H (1091), centre politique et économique des Musulmans d’alors. Si beaucoup d’entre eux meurent, partent, ou se convertissent au christianisme, d’autres vont cependant rester, faute de pouvoir quitter l’île ou par choix. Bien que cherchant à y réinstaurer le culte du Christ, les hommes du nord se font bons princes et permettent à tous ceux habitant l’île de pratiquer librement leur religion. L’islam, comme le judaïsme ou l’orthodoxie chrétienne, est en effet largement toléré par les nouveaux conquérants. Chose étonnante pour l’époque puisque nous sommes en pleine Croisade. Les musulmans sont plus  particulièrement acceptés encore sous le règne de Roger II, fils de Roger et premier roi de Sicile. Admirateur de la culture musulmane, il poursuit la politique de tolérance de ses prédécesseurs, confiant même à des musulmans certains des plus hauts postes de l’administration. Ce syncrétisme des genres se retrouve encore dans les arts, les lettres et les sciences. La cape de couronnement de Roger II est elle-même parsemée de broderies comportant des inscriptions arabes. C’est aussi à ce moment que survient la rencontre du souverain avec le plus grand géographe de son époque : Al Idrissi. (…)

 

L’article dans son intégralité est à retrouver dans le numéro 1 de Sarrazins, à pré-commander ici :

Sarrazins N°1