L’imam Chamil, mujahid du Caucase

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Le visage ferme, haut de près de 2 mètres, et une barbe à faire frémir tous les rasoirs de ce monde, l’imam Chamil fut en son temps l’un des plus grands résistants à l’invasion russe au Caucase. Un mujahid hors pair, dont le nom raisonne encore aujourd’hui des plaines de Tchétchénie aux montagnes du Daghestan.

Du Daghestan, l’homme en est sorti en 1211 de l’hégire (1797) d’une famille de nobles issue des Avars. Ces derniers, venus d’Europe de l’est s’étaient alors islamisés dès le 7ème siècle hégirien. Son environnement familial lui permet alors de consacrer une partie de son temps à étudier l’arabe, la grammaire, la rhétorique et la logique, comme à se tailler une réputation dans la maitrise des armes et l’équitation.

Le soufisme étant prédominant en ces territoires situés entre l’Empire Ottoman et la Russie tsariste, il rejoint la confrérie Naqshbandiyya et tend à rapidement s’y imposer comme un homme respecté à la culture et l’érudition aiguisée. Introduit dans la confrérie par Jamaluddin al-Ghumuqi, il ira même jusqu’à Damas pour suivre les enseignements du cheikh Khalid al-Baghdadi.

En ce début de 19ème siècle chrétien, la Russie cherche à s’étendre sur les terres ottomanes et perses. En réaction, de nombreuses tribus du Caucase s’unissent et en viennent à lancer le Jihad contre l’envahisseur : ce sera la guerre du Caucase. Une guerre démarrée en 1231 H (1816), et conclue qu’en 1280 H (1864). Après une première résistance plus tôt menée par le cheikh Mansour et suivie du mollah Ghazi, c’est à Chamil, ami d’enfance de Ghazi, de reprendre le flambeau. Il devient alors l’imam de sa communauté et leader du Jihad à la mort de ce dernier, défait au combat en 1250 H (1834).

L’été 1255 H (1839), Chamil et ses 4000 partisans sont assiégés dans leur fort de montagne d’Akhoulgo. Il faudra huit jours aux Russes pour remporter une victoire qui leur coûtera 3000 hommes. Alexandre Dumas, à l’occasion d’un voyage dans le Caucase, décrira alors ce conflit comme « une guerre sans merci, sans prisonniers, où tout blessé est considéré comme un homme mort, où le plus féroce des adversaires coupe la tête, où le plus doux coupe la main ». Arrivant à s’échapper juste avant la fin du siège, Chamil, avec quelques-uns de ses partisans, parvient à rallier à nouveau de nombreux groupes d’hommes jusque là divisés en vue de repousser les Russes. À ce moment de la guerre, on compte autour de 5000 mujahideen pour quelques 150 000 soldats russes.

A l’instar du mouvement de résistance mené 150 ans plus tard au même endroit, à l’encontre des forces dirigées par Vladimir Poutine, par un autre Chamil et le célèbre al Khattab, les mujahideen auront pour avantage une grande connaissance des montagnes environnantes. Chamil établit alors un ensemble de régences, assemblées en provinces, chacune sous la juridiction d’un émir. Dans chaque village était pris un combattant tous les 10 foyers, la famille en question pouvant être ensuite exonérée de taxes. Aussi, l’enseignement des rudiments de l’islam etait partout où il manquait réhabilité ; des écoles et mosquées construites dans les villages les plus reculés. Chaque homme de plus de 15 ans devait en même temps être apte au combat et prêt à monter à cheval afin de mieux défendre son foyer susceptible de se voir attaquer. Jusqu’en 1275 H (1859), d’embuscades en résistances, Chamil et ses troupes résisteront redoutablement aux Russes.

Mais leur faible nombre va bientôt les desservir : le 25 août de la même année, Chamil et ses proches doivent, face à l’intensité des attaques russes, se rendre. Des pourparlers sont alors engagés, les mêmes qui vont mener l’imam Chamil à devoir quitter ses terres et rejoindre Istanbul. En échange, ses soldats ne seraient pas fait captifs. Mais le Prince Baryatinski, le commandant russe victorieux, ne tient pas promesse. Il fait exiler l’imam à Saint-Pétersbourg (alors capitale de l’empire russe) et le fait présenter à l’empereur Alexandre II, qui rêvait de faire la rencontre de son plus coriace ennemi. Il sera alors »invité » à vivre à Kalouga près de Moscou. Toutefois, en dépit de l’aversion de bien des Russes à son sujet, il sera bien traité, placé dans une maison qu’il décrira dans ses lignes posées à ce moment comme des plus luxueuses.

Selon Thomas M. Barrett, le cérémonial suivant la venue du défait imam Chamil en Russie fut autant le désir de célébrer la victoire expansionniste de la Russie que de nourrir le nationalisme montant. Il était aussi question pour la Russie en faisant preuve de clémence pour son ennemi, de revaloriser une image déjà très ternie en Europe de l’Ouest. Au mois de cha’ban 1285 H (décembre 1868), il reçoit la permission de s’installer à Kiev, ceci toujours en étant placé sous stricte surveillance. L’année suivante, on l’autorise même à faire le pèlerinage à La Mecque. Il n’en reviendra plus. Il va en effet être rappelé à Son Seigneur en 1288 H (1871) alors qu’il est toujours à Médine. Il y sera même enterré, son corps reposant auprès de tant d’autres dans le célèbre cimetière de Jannat al-Baqi.

Deux de ses deux fils, Djamaleddin et Mohammed Sefi, restés en Russie, intégreront par la suite l’armée russe en tant qu’officiers, tandis que les deux autres, Mohammed Gazi et Mohammed Kamil, eux, serviront dans l’armée ottomane. L’épouse de Chamil, Anna Ivanovna Ulykhanova, une chrétienne arménienne jadis enlevée par des rebelles musulmans et convertie plus tard à l’islam lui restera fidèle jusqu’à sa mort. Elle terminera sa vie dans l’empire Ottoman, bénéficiant de l’attention et d’une pension du Sultan.

Massivement, les musulmans sous domination russe migreront à la fin de la guerre du Caucase Nord aux territoires sous directe administration des Ottomans. Loin d’avoir été une guerre rapide, les Russes auront eu toutes les difficultés à conquérir le Caucase musulman. Dès la première campagne, les « sauvages » tel que décris du côté russe, firent ainsi cumuler des défaites alors incompréhensibles aux fidèles du Tsar. Pour cause, l’armée impliquée était celle qui venait de vaincre Napoléon…

Cette guerre dont l’imam Chamil sera le personnage le plus emblématique aura été un véritable prélude au futur déferlement de violence qui touchera une fois de plus le Caucase à la fin du siècle suivant. Des sources évoquent même une population caucasienne passant déjà à l’époque de 700 000 âmes à 60 000 à la fin des conflits.

Renaud K.

 

Liens utiles :

https://books.google.fr/books…

https://www.google.fr/…/imam-shamil-the-lion-of-dages…/amp/…

http://www.hizb-australia.org/…/imam-shamil-the-mujahid-an…/

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