Tabula Rasa, de Platon à Ibn Tufayl

Ibn Tufayl, philosophe, médecin, mathématicien et astronome né en 498 de l’Hégire (1105) dans le sud de l’Espagne, est un de ces personnages ayant durablement marqué la pensée arabo-musulmane durant son « âge d’or ».

Entre autres travaux, il est surtout connu pour avoir été l’auteur de « Hayy ibn Yaqdhan« . Rédigé en réponse à Abu Hamid al Ghazali et à son « Incohérence des philosophes », l’ouvrage serait d’ailleurs l’un des 1ers romans philosophiques de l’histoire. Introduisant le récit imaginaire d’un personnage grandissant seul sur une île déserte, apprenant les grandes lignes de la vie via l’expérience, l’auteur y fait surtout la place belle à ce concept philosophique de « tabula rasa » qui deviendra celui de bien des philosophes occidentaux plus tard.

« Tabula rasa », ou « table rase », est cette idée (d’abord théorisée par Platon et Aristote, puis par les stoïciens ensuite) que l’esprit humain naîtrait vierge et ne se formerait que via la seule expérience. S’opposant de ce fait à l’innéisme, pensant l’être humain doté de facultés innées. Dans ce récit, le personnage principal, finissant par rencontrer un naufragé, issu lui de la civilisation des Hommes, retrouve ainsi en lui nombre de traits correspondant à ce que lui appris seul loin de tout. Passant ensuite un temps auprès des dits Hommes, il en reviendra sur son île, ne s’accordant avec le « dogmatisme » de ces derniers. Ôde à la quête du Divin par les sens, l’œuvre, s’inspirant déjà des travaux d’Ibn Sina (Avicenne), s’inscrit dans la droite lignée des courants « soufisants » de l’époque.

Grand succès, tant apprécié que critiqué, dans le monde arabo-musulman, (Ibn al Nafis en rédigera une réponse) l’ouvrage gagnera l’Occident avec la traduction en latin réalisée en 1082 de l’Hégire (1671) d’Edward Pococke, alors professeur de John Locke. Le récit d’Ibn Tufayl va alors grandement influencer la pensée du philosophe anglais, qui par ce biais, (ré)introduira le concept d’empirisme en Europe, sa vision de la « table rase » se radicalisant pour le coup. Concept qui sera alors l’objet de vifs débats entre les plus grands philosophes de l’époque, de Descartes à Kant, de Hobbes à Hume. Le juif apostat Spinoza en réclamera plus tard une traduction en allemand. L’œuvre devient un véritable best-seller, jusqu’à se voir étudiée à la Sorbonne et citée par de nombreux penseurs. Certains lui attribue même une influence certaine en la rédaction du récit de Robinson Crusoe, quelques années plus tard, qui n’est autre que la 1ère nouvelle rédigée en anglais. L’œuvre d’Ibn Tufayl gagnera même en 1133 de l’Hégire (1721) l’Amérique du Nord, grâce à la traduction réalisée par Cotton Mather, éminent penseur et politicien, qui verra en ce personnage de Hayy un véritable modèle de chrétienté.

Une traduction en français a été tardivement réalisée, il y a un peu plus d’un siècle, disponible sous le titre suivant : « Le philosophe autodidacte ».

Renaud K.

Pour en savoir plus :

Samar Attar,  »The Vital Roots of European Enlightenment: Ibn Tufayl’s Influence on Modern Western Thought »

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