Soleiman et l’assassinat de Kleber

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À l’aube du 19ème siècle chrétien, la France sortant de sa Révolution envahissait l’Égypte. Étape clé dans sa mise sous tutelle du Dar al Islam, Napoléon avait alors confié ses armées à un homme : le général Kleber. Militaire hors pair, à la tête de la loge maçonnique d’Alexandrie, l’homme aurait pu marquer l’histoire de par ses frasques militaires, mais c’est un tout autre événement qui va le faire rentrer dans la postérité : son meurtre. 

Massacrant les populations comme les prisonniers, profanant les mosquées, Kleber attisa très tôt la colère des Musulmans de tout l’Égypte et ses alentours. Après une victoire contre les Ottomans à Héliopolis et la réduction d’une insurrection au Caire, plus rien ne semblait d’ailleurs l’arrêter. 

Mais un jour, un 14 juin 1800, se reposant dans les jardins du palais de l’Esbekieh, voilà qu’il tombe face à son futur assassin. Un homme avait en effet réussi à approcher le général en revêtant la tenue bleue des chameliers. Aidé d’un long poignard, il va se jeter sur le général et lui plonger la lame dans le corps. 

Tout de suite après « l’attentat », un jeune homme de 24 ans est arrêté : Soleiman al Halaby. Jeune étudiant kurde venu d’Alep apprendre les sciences islamiques à l’université Al Azhar, il protestera d’abord de son innocence, avant d’avouer sous la torture. Nul ne saura vraiment si Soleiman fut le bon homme. Lors du procès qui s’en suivra, les aveux feront en effet pâle figure face à l’accumulation d’incohérences et le manque de défense dont souffrira l’accusé. Mais qu’à cela ne tienne, Soleiman est jugé coupable et condamné à mort. 

Le conseil de guerre jouera sur la symbolique. Amené face à ses bourreaux le jour des obsèques de Kleber, un 17 juin, Soleiman doit offrir une mort qui servira d’exemple. Ses complices, jugés comme tels, ont déjà la tête tranchée puis le corps jeté au feu sous ses yeux. Mais le pire n’est pas là, Soleiman est tout simplement empalé vif, en public, après que son point droit ait été passé dans les flammes. 

La scène sera dans les détails décrite par nombre d’auteurs. L’historien Claude Desprez contera le récit de sa mort ainsi :

« Le bourreau Barthèlemy coucha sur le ventre Soliman, tira un couteau de sa poche, lui fit au fondement une large incision, en approcha le bout de son pal et l’enfonça à coups de maillet. Puis il lia les bras et les jambes du patient, l’éleva en l’air et fixa le pal dans un trou préparé. Soliman vécut encore durant quatre heures, et il eût vécu plus si, durant l’absence de Barthèlemy un soldat ne lui eut donné à boire : à l’instant même il expira. » (1)

Ailleurs, le baron et médecin militaire Dominique Jean Larrey, écrira dans ses Mémoires la chose suivante :

« Le courage et le sang froid avec lequel Sulayman se laissa brûler la main droite et empaler étonnent l’homme sensible, et prouvent combien la ferme volonté de l’individu influe sur les sensations physiques. Il vécut environ quatre heures, au milieu des plus cruelles souffrances, sans faire entendre une seule plainte. La brûlure de la main s’était portée jusqu’aux os ; et le pal, après avoir dilacéré les viscères du bas ventre, les nerfs et les vaisseaux, avait fracturé l’os sacrum, deux vertèbres lombaires et s’était implanté dans le canal vertébral. Je me suis convaincu de ces faits par l’inspection que je fis, quelque temps après, de son cadavre, quoique déjà desséché. » (2)

Le crâne de Soleyman al Halabi sera ensuite envoyé à Paris, pour y être exposé au Musée de l’homme sous le titre de « Criminel » ; le poignard ayant tué Kleber, lui, est encore exposé au musée de Carcassonne. La campagne d’Égypte ne sera peu de temps après le décès du martyr musulman plus qu’une succession d’échecs pour les Français, quittant le Dar al Islam aussi vite qu’ils y étaient rentrés, dès l’année 1801 du calendrier chrétien.

Renaud K.

 

(1) Kleber et Marceau, Claude Desprez, BNF

(2) Mémoires de chirurgie militaire et campagnes, Dominique Larrey, BNF

 

Pour en savoir plus :

– L’expédition d’Egypte, Henry Laurens, 1997

– Sulayman al Halabi / Alfrid Farag, 1969

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