Sher Khan, empereur d’Inde

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Sher Shah Suri, ou Fahrid Khan, fut le troisième (padishah) empereur de l’Inde musulmane et fondateur de l’empire Suri. Né en 891 de l’hégire (1486), il aura été au service du plus grand souverain de l’Inde médiévale avant de lui voler la vedette, soumettant l’ensemble de ses ennemis pour faire de l’Inde l’un des Etats islamiques les plus puissants du monde.

Pachtoune et Afghan de par sa lignée, il fuit, jeune, le cercle familial, faute à une épouse de son père avec qui l’entente est difficile. S’il réussit à trouver peu après, à partir de 928H (1522), un maître en la personne de Bahar Khan Lohani, gouverneur du Bihar, il réussit à s’en faire le régent après la mort de ce dernier. Auprès de Babur, le célèbre empereur d’Inde du moment, il est même fait commandant dans son armée. Fahrid Khan est alors déjà apprécié et craint pour sa force et sa détermination; son surnom de Sher Khan, il le doit d’ailleurs à son geste d’avoir tué un tigre à mains nues sous les yeux des badauds. Après avoir été au cœur du pouvoir jusqu’en 934H (1528), Fahrid Khan finit par regagner ses droits sur Sasaram, la terre de son père défunt.

Son voisin, Mahmud Shah, le nabab du Bengale, voit cependant l’ascension de Sher Khan d’un plus mauvais œil. S’alliant avec les armées des Lohani, le Bengali s’engage alors à le défaire par la force, mais Fahrid Khan anéantit ses troupes lors de la bataille de Surajgarh en 940H (1534). Sher Khan profite alors du départ d’Humayun, l’empereur succédant à Babur, pour une campagne militaire au Goujerat contre Bahadur, pour marcher sur Gaur, la capitale de Mahmud Shah. Acculé, ce dernier est contraint à la réédition, de ses titres comme de ses terres. Sentant le vent tourner, les hommes de Bahadur font même défection pour le rejoindre. Décidé à en être le seul maître, il entre alors en 944H (1537) au Bengale afin de définitivement prendre Gaur. Humayun paie alors le prix de ne pas avoir su prendre la menace du jeune Afghan au sérieux : au lieu de se rendre à Gaur pour mettre fin au siège du jeune Sher Khan, il s’était plutôt tourné vers Chunar, l’une des cités de ce dernier. Les 6 mois de siège de la ville permettra tout simplement à Fahrid Khan de mieux user la résistance de Gaur, qui tombe, et offre la capitale au mois de Dhou al qida 944 (avril 1538). Prenant ensuite aux Moghols les derniers territoires tenus dans le Bihar, Sher Khan retrouve près de Buxar, l’empereur Humyaun à qui il inflige une lourde défaite au mois de mouharram 946 (juin 1539). Le souverain défait avait tout juste eu le temps de s’enfuir en plongeant dans le fleuve du Gange.

Devenu maître de l’empire Moghol, un territoire désormais grand des montagnes de l’Himalaya au golfe du Bengale au sud en passant par le Pakistan, Sher Khan prend alors là le titre de Sher Shah. Il fait frapper une monnaie à son effigie (des rupiya, ancêtres des actuels roupies), réorganise les finances en abolissant les taxes non-islamiques, et place ses hommes à la tête de districts fraîchement créés. Prévenant toute irruption de pouvoirs locaux forts, il opère en de régulières rotations de pouvoirs dans son administration, dans laquelle sont d’ailleurs incorporés les Hindous sous son joug. Ses réformes agraires sont conséquentes et encore à la base du système actuel. Aussi, s’il fait construire des routes, la Grand Trunk Road qui mène du Bengale oriental aux rives de l’Indus est son oeuvre, des sérails et relais postiers, il bâtit encore une nouvelle ville à l’emplacement de l’actuelle Delhi. De somptueuses mosquées et forteresses sont également sous son règne élevées ici et là, dont l’une, la fohtas, sera plus tard inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco. L’économie est alors à son meilleur, tant la liberté donnée aux marchands comme au marché est grande. La police, réorganisée, fait implacablement respecter la Loi musulmane dans les rues et places commerciales.

Devenu le souverain de plusieurs millions d’âmes, il n’avait jamais cessé de porter le sabre à la gorge de ses ennemis. En 944H (1537), il reçut les plaintes de femmes venues le supplier d’agir envers un petit gouverneur local dans la région de Malwa, Puran Mal. Celui-ci, un Hindou, s’était en effet fait une habitude de réduire en esclavage les femmes musulmanes après avoir fait tuer leurs maris. Après consultation de ses oulémas qui déclarèrent licite son sang, Sher Shah encercla l’Hindou en sa cité qui, en désespoir de cause, fit assassiner sa femme et somma ses hommes à en faire de même. Des milliers de femmes et enfants furent sauvagement assassinés avant que Sher Shah fasse arrêter Puran Mal, pour le mettre à mort. Faisant de sa fille une captive et danseuse, il fit encore castrer ses neveux, pour que la famille du défunt n’ait plus jamais de descendance. En 947H (1540), Humayun, l’empereur déchu, avait aussi tenté de récupérer son pouvoir, avant d’être à nouveau sombrement battu à la bataille de Kanauj. Humayun, sauf, est contraint de choisir l’exil pour une quinzaine d’années. Trois ans plus tard, c’est avec 80 000 cavaliers qu’il avance vers le roi de Marwar, un certain Maldeo Rathore. Moudjahid rusé, Sher Shah aura été jusqu’à faire déposer dans le camp ennemi de fausses lettres indiquant la défection des généraux de Maldéo posté plus loin. Celui-ci, consterné, avait alors laissé les dits généraux sur le terrain pour faire rebrousse chemin. La ruse paya et le peu d’hommes qui restait avait tout simplement péri face aux forces du Shah, faisant de lui l’énième vainqueur de ses batailles. C’est d’ailleurs encore le sabre à la main qu’il vivra ses derniers instants. Assiégeant la ville de Kalinjar, il est accidentellement tué dans l’explosion d’une réserve de poudre un 10 rabi al awwal 952 (22 mai 1545).

Devenu l’un des souverains musulmans les plus puissants du monde au moment où les Ottomans connaissaient leur apogée, il avait su tenir en respect l’empire chiite et safavide voisin en Perse et fait du nord de l’Inde un État centralisé et solidement administré. Mais sans successeur capable d’engendrer une dynastie qui aurait pu faire de lui le premier d’une puissante dynastie lignée, les premiers bénéficiaires de son oeuvre seront finalement les Moghols eux-mêmes. En effet, son fils, Islam Shah Suri et ses descendants vont, règne après règne, ne faire que s’effacer face aux pouvoirs voisins pour, finalement, laisser place, en 963H (1556), à Akbar, le propre fils d’Humayun. Revivificateur de l’empire Moghol, il avait alors calqué sa pratique politique et administrative sur celle de Sher Khan, refaisant de l’Inde un empire puissant et uni, préférant cependant le syncrétisme religieux à un l’islam promu par le leader afghan défunt.

 

Renaud K.

 


Pour en savoir plus :

Les grands Moghols, André Clot, Éditons Plon, 1993