Shakespeare, un Anglais face à l’islam

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Autour du 17e siècle chrétien, l’Angleterre est en pleine ébullition. Cherchant à se faire une place de choix sur la scène internationale, elle voit alors dans le monde de l’Islam certaines opportunités à ne pas manquer. L’Empire ottoman a atteint son apogée, l’Iran des Safavides aussi, et les États du Maghreb et d’Inde font la plus grande ombre aux nations chrétiennes. À de premières études orientalistes, une première traduction anglaise du Coran est publiée en 1059 de l’hégire (1649). L’engouement pour ce monde lointain n’est évidemment pas sans soulever quelques craintes. Les auteurs et artistes ne manquent ainsi pas de singer le “Turc” et à chercher à nourrir les craintes de chacun. Entre 1576 et 1603 de l’ère chrétienne, plus de 60 pièces mettant en scène des musulmans sous les traits de Turcs, de Maures ou de Perses sont ainsi présentées sur les scènes de Londres. Le plus grand des auteurs anglophones de l’histoire n’a pas échappé à la règle. William Shakespeare, au sommet de sa gloire, fait à l’image de Molière en France de régulières références à ces fidèles de l’islam qu’il n’a jamais – ou peu – vu. Sa vision de l’islam est alors à l’image de ce que la société anglaise s’en faisait : partielle, partiale et ambivalente. Dans Henry VI, il fait une vague référence au Prophète de l’islam ﷺ en usant d’une légende largement utilisée durant tout le Moyen-âge le présentant comme un homme inspiré par une colombe posée au creux de son oreille. L’idée est alors indirectement de moquer le catholicisme en mettant sur une même ligne la Révélation coranique et celle prétendument reçue par Jeanne d’Arc. Shakespeare est en effet un protestant dévoué. Dans son oeuvre Titus Adronicus, il fait encore place à l’islam en mettant en scène un musulman dans son récit; l’homme se nomme Aaron le “blackamoor” et incarne tout ce qu’il y a de plus de vil et corrompu. Violeur et assassin notoire, il est décrit comme ayant “une âme noire comme celle de son visage”. Shakespeare fait pourtant de son personnage un être incroyablement éloquent et parfois sympathique. Le faisant réfuter les accusations concernant ses convictions, Shakespeare invite même son lectorat à remettre en question certaines de ses fallacieuses convictions. Un autre personnage musulman apparaît dans “Le marchand de Venise” : un prince marocain. Le victorieux Aḥmad al-Manṣūr de la dynastie des Saadiens ? Mis au milieu d’une intrigue amoureuse, le personnage est autant le sujet de préjugés qu’une nouvelle invitation à la réflexion sur l’autre. L’ambivalence se répète. Mais son musulman le plus fameux est certainement Othello. Maure capturé devenu général des armées vénitiennes, il est maintes fois salué par ses pairs pour sa galanterie, sa vaillance et noblesse d’âme. Il n’est d’ailleurs renvoyé à sa condition de Maure – une insulte à l’époque – que par le méchant de la pièce. Si le personnage se suicide après avoir réaffirmé son allégeance à la République chrétienne, Othello semble être le résultat de l’évolution – positive – du regard de Shakespeare sur l’altérité musulmane. Son regard, mais aussi celui de sa société, de plus en plus justement au fait de la religiosité de ces Hommes du lointain. C’est d’ailleurs au début du 17e siècle que de premiers ambassadeurs musulmans sont reçus à la cour d’Angleterre, et qu’une alliance anglo-marocaine est dans un même élan signée. Le Shakespeare sans cette émulation autour du monde musulman aurait-il été le même ? Avec quelque 150 références faites à l’islam dans 21 pièces – et Othello étant l’une de ses plus célèbres – l’oeuvre du dramaturge anglais aurait selon certains de ses biographes été très différente. 

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Shakespeare and Islam, Mathew Dimmock, https://blog.oup.com/2015/12/shakespeare-and-islam/ 
  • Henry VI Part One, Act 1 Scene 2. This demonstrates a knowledge of a contemporary fable (that Muhammad had trained a dove to nibble grain from his ear) rather than any insight into Islam: see Brewer, Ebenezer (2001). « Mahomet’s Dove ». Dictionary of Phrase and Fable (2001 ed.). Wordsworth editions. p. 701
  • Ackroyd, Peter (2006). Shakespeare: The Biography. London: Vintage.