Savantes parmi les Salafs

(…) Du temps du Prophète Muḥammad ﷺ un nombre conséquent de femmes étaient déjà là, aux côtés de la gent masculine, pour entendre les versets révélés de sa bouche comme ses conseils. Les femmes avaient d’ailleurs l’avantage durant la Révélation de pouvoir bénéficier directement des paroles du Prophète ﷺ par l’entremise de ses épouses, qui, elles, aux premières loges, vivaient au plus proche et dans l’intimité même du Prophète ﷺ.

 

Āʾisha, épouse du Prophète ﷺ la plus proche de celui-ci et la plus bercée dans le savoir, narra et transmis des hadiths à quelque 300 compagnons et personnes différentes. Ayant survécu à bien des compagnons et six décennies après l’hégire, elle sera toute sa vie durant consultée par les savants de la communauté offrant ses hadiths et fatwas. Al-Mizzi répertoria parmi eux tant son père, Abū Bakr, que les califes successifs ou encore Abū Mūsā al-Ashʿarī et Amr ibn al-As. Plusieurs dizaines d’autres des plus grands compagnons de l’islam se dirigèrent encore vers Umm Salama, autre illustre savante et épouse du Prophète. Zaynab, Safiyya et Habiba étaient aussi souvent consultées par les compagnons et successeurs qui les savaient au plus haut fait des us et moeurs du dernier des Messagers ﷺ. Au total, dans les 6 recueils de hadiths constitués après le 3e siècle de l’hégire, on peut compter pas moins de 2700 hadiths narrés par des femmes, dont les trois quarts par Āʾisha seule. C’est dire à quel point la tradition repose sur la parole de ces premières dames de l’islam. Les épouses du Prophète ﷺ n’étaient pas les seules écoutées. On sait ainsi qu’ʿAlī ibn Abī Ṭālib pris leçons auprès de Maymunah, une servante du Prophète ﷺ, comme de Durrah bint Abū Lahab. La propre petite fille d’Ali, Fāṭima, fut encore l’une des femmes les plus consultées d’époque, servant par ailleurs de source certaine à Ibn Isḥāq comme à Ibn Hishām dans la rédaction de leurs biographies du Prophète ﷺ. Plus tard, à l’époque des successeurs et descendants directs des compagnons, Abū Ḥanīfa su prendre d’Āʾisha bint Ajrad, quand l’imam Mālik ibn Anas obtint certains de ses hadiths présents dans son recueil al-Muwaṭṭa de Āʾisha bint Sa’d ibn abi Waqqas, fille de l’illustre compagnon précité. Le calife omeyyade Umar ibn ‘Abd al-‘Azīz comme l’érudit Sa’id ibn al-Musayyab narraient tous les deux des hadiths pris de Khawlah bint Ḥakīm. Asma bint Yazeed, la cousine de Mu’ad ibn Jabal et l’une des premières converties de Médine est derrière la transmission de plus de 80 hadiths. Asma bint Umays, qui épousa respectivement trois compagnons, Jafar ibn Abū Ṭālib, Abū Bakr, et Alī, frère du premier, en transmettra presque autant.

 

Lorsque les imams parmi les successeurs élaborèrent de la fin du 1er au 3e siècle hégirien leurs premiers ouvrages juridiques, il fut fréquent encore une fois de se tourner vers la gente féminine. Muḥammad ibn Shihāb al-Zuhrī (m.124H/742) pris ses hadiths de Fāṭima al-Khuza’iyya et bien d‘autres, et Umm Umar bint al-Ḥasan ibn Zayd al-Thaqafī fut consulté pêle-mêle par les imams Aḥmad Ibn Ḥanbal (m.241H/855), al-Anṣārī al-Harawī (m.244H/858), Muslim al-Ṭūsī (m.253H/867) et d’autres encore. La muhadditha (savante du hadith) et juriste Fāṭima bint al-Mundhir pris le hadith de sa grand-mère, la célèbre fille du premier des califes, Asma bint Abū Bakr, et fut notamment consulté par certains des plus grands imams de l’époque, tel Muḥammad Ibn Isḥāq, l’auteur de la fameuse Sira. Le mari de Fāṭima ne fut autre que Hishām ibn al Zubayr, l’un des professeurs d’Abū Ḥanīfa, Mālik ibn Anas et Sufyān al-Thawrī. La plupart des hadiths transmis par al-Zubayr retrouvés dans les recueils écrits ensuite ont ainsi dans leur chaîne de transmission Fāṭima et Asma, fille d’Abū Bakr. Sayyida Nafissa, l’une des descendantes d’al-Ḥasan, le fils d’Alī, avait elle été formée par l’imam Mālik à Médine. Sa renommée était elle qu’elle créa un cercle académique en Egypte où l’on pouvait trouver en autre l’imam Ash-Shāfi’i. La plupart des successeurs et descendants de compagnons transmirent aussi des hadiths et fatwas de leurs propres mères tel Yahya ibn Talha qui transmis des textes de sa mère, Su’da al-Murriyah, et Abū Muḥammad al-Anṣārī qui lui narrait des hadiths de sa mère, la célèbre Asma bint Abd al-Rahmān (m.103H/721). Al-Qāsim ibn Muḥammad, neveu d’Āʾisha, conseillait le commun des savants à d’ailleurs se tourner vers elle et eut notamment pour élève le célèbre juge de Médine Abū Bakr ibn Hazm. La fille de l’imam Mālik avait appris par coeur al-Muwaṭṭa, l’enseignant à son tour à des étudiants qui se pressaient à sa porte. Des femmes savantes avaient aussi à prononcer fatwas. Ibn Hazm comptait ainsi rien que parmi les compagnons ayant donné fatwa, 130 furent des femmes, Āʾisha en premier lieu. Ces dames prirent aussi la plume lorsqu’il fut question de compiler à l’écrit les Textes. A une Ḥafṣah, épouse du Prophète ﷺ qui se vit instruit à l’écriture par Shifa bint Abdallāh se sont substituées bien d‘autres. Amra bint Abd al-Rahmān citée plus haut avait ainsi été mandée par le calife Umar ibn ‘Abd al-‘Azīz dans la mise à l’écrit de hadiths.

 

Asma bint Asad ibn al-Furāt dont le père fut un élève à la fois de l’imam Mālik que de l’imam Abū Ḥanīfa fut un élément essentiel dans la transmission de hadith servant à l’école de droit de ce dernier. Elle participait aux réunions de gens de savoir avec son père. Dans un même genre, nous avons Khadīdja bint Sahnun. Son père, l’un des plus fameux et premiers oulémas malikites médiévaux du Maghreb, avait en telle estime sa fille qu’il était allé jusqu’à la consulter avant de prendre le poste de juge (qadi) qui lui était proposé. Ḥafṣa, (m.101H/719) fille du célèbre Sirin et frère de Muḥammad Sirin, connu pour son interprétation des rêves, fut elle une célèbre ascète, régulièrement consultée dans le domaine du hadith dont elle avait pu permettre à la transmission. Son érudition fut telle que l’on disait elle qu’elle surpassait tous les savants de temps. Kufa eut encore pour savante du hadith entre autres Jasrah bint Dajajah al-Amiriyyahn qui elle, pris le hadith d’Āʾisha. Zaynab bint Suleyman (m.142H/759) dont le père n’était autre que le cousin d’al-Saffāḥ, fondateur de la dynastie abbasside, avait été par ses connaissances dans le domaine du hadith désigné par ses pairs comme l’une des traditionalistes les plus en vues de son temps. Abida, qui commença en servante de Muḥammad ibn Yazid impressionna tant son auditoire lors de sa visite des lieux saints qu’elle fut rachetée et épousée par la traditionnaliste Habib Dahnun, qui lui l’emmena en Espagne fraîchement musulmane. Elle aurait rapporté dans ce coin d’Europe quelque 10 000 hadiths. Aussi, si l’exégèse coranique d’Āʾisha servit longtemps de base aux exégèses suivantes, al-Tirmidhī se servit plus tard de celui d’Umm Salama, quand al-Subkī se fia aux interprétations de la propre mère d’ash Shāfi’i. (…)

 

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