Salé, ou la République islamique des pirates

En plein 17ème siècle chrétien, une petite république nommée Salé posée sur les rives du Maroc va dicter sa loi en mer et terroriser toute l’Europe occidentale. Fief de pirates et renégats, elle aura pendant plus de 40 ans attiré certains des plus grands marins d’Europe et d’Orient, qui au nom de l’islam et pour quelques butins, iront jeter leurs navires sur les côtes d’Espagne à l’Islande.

Située à l’embouchure du fleuve Bouregreg sur la côte atlantique du Maroc, on nommera Salé la vieille ville de Rabat, soit la Kasbah. Peuplée de Musulmans ayant anticipé l’inquisition espagnole, ces Hornachos (de la ville andalouse du même nom) avaient peu après leur exil été mis au banc de Rabat par les locaux en cette partie de la ville, qui les suspectait alors d’une pratique ambiguë de l’islam. Portant des pantalons et non des djellabas, se taillant la barbe pour mieux se laisser pousser la moustache, certains retournant même au Christianisme, une scission s’était vite opérée entre locaux et migrants. Livrés à eux-mêmes, ils vont peu à peu poser les bases d’une société dans la société, se tournant alors vers l’océan pour y trouver de quoi vivre et s’affirmer. C’est l’aventure “barbaresque” qui démarre à Salé d’abord sous l’égide d’un homme, à l’origine des Bargach, l’une des familles les plus influentes encore aujourd’hui de la capitale marocaine : Ibrahim Varga. L’Andalou, aidé d’autres de ses comparses va en effet très vite monter une puissante flotte faite de caravelles à rames, rapides et conçues pour une approche rapide de plus gros navires au grand large.

Aussi, depuis 1019 de l’hégire (1610), l’expulsion des derniers Musulmans décidée par Philippe III, roi d’Espagne, amène par milliers de nouveaux réfugiés dans la petite cité. Généralement des Andalous de souche ou métis ne parlant plus qu’espagnol, ces Morisques qui vivaient leur foi dans la peur opèrent là, aux cotés d’Ibrahim Varga, en un tournant à 180°. Ils intègrent en masse la piraterie, décidés à dépouiller les navires de leurs anciens bourreaux.

Attirant aussi des professionnels européens de la guerre de course, Salé reçoit en son sein le célèbre corsaire hollandais Jans Janszoon Van Haarlem. Renégat ayant servi Alger aux côtés de Suleyman Raïs, un renégat lui aussi, il va y trouver la renommée suffisante à faire de lui le futur grand amiral de Salé. De 1033 H à 1036 H (1624 à 1627), il réalise alors des raids restés fameux, allant jusqu’à poser l’encre et faire retentir ses canons en Irlande, en Angleterre comme à Terre Neuve en Amérique du Nord et aux Caraïbes. Après une incursion en Islande, Jans ramènera même avec lui quelques 400 captifs qu’il finira par revendre sur le marché de Salé. Prenant biens et Hommes aux bateaux et territoires approchés, les corsaires salétins ne rencontraient aussi généralement que peu de résistance. Pour cause, ils usèrent le plus souvent de ruse et préparaient habilement leurs attaques à l’avance, afin notamment d’arriver sur les bateaux rencontrés sans violence et sang coulé.

Après le départ de Jan Janszoon, les Morisques devenus majoritaires à Salé cessent de verser le pourcentage prévu au sultan saadien Moulay Zidane, les Hornachos encore aux commandes s’étaient décidés à y prendre le pouvoir pour y fonder une République autonome. Ayant son Diwan, sorte de cabinet gouvernemental formé d’une douzaine de notables, Salé devint rapidement une petite puissance internationale avec laquelle les Européens durent établir des relations diplomatiques. Pour gagner leur neutralité lors de la Guerre de 30 ans ayant ravagée l’Europe, Français, Espagnols et Hollandais avaient même rencontrés les Salétins chez eux pour en négocier les termes. Mais les tensions internes entre Hornachos et Morisques et plus largement avec les autres Musulmans locaux prirent à terme des proportions dramatiques qui aboutirent parfois à de sanglantes révoltes. Plusieurs guerres civiles vont d’ailleurs en 1045 H (1636) pousser les Hornacheros à quitter le pouvoir, et pour certains la ville, allant ici et là vers Alger ou Tunis. Les Morisques victorieux avaient dans la foulée tenté l’unification des trois cités (la Kasbah, Salé-le-Vieux et Salé-le-Neuf) avant d’être stoppés par des Anglais arrivés à l’embouchure bombardant la République corsaire.

Salé était à la fin de la première moitié du 17ème siècle chrétien passée de puissante cité au statut de port sans grande importance, ses habitant sont même un temps en proie à la disette. Le sultan saadien n’aura ainsi que peu de peine en 1048 H (1638) à prendre la ville ; avant d’être finalement repoussé par une alliance de Morisques et Hornacheros restés dans la ville. Trois ans plus tard, la République avait repris du poil de la bête, continuant ses courses en mer, mais est prise par la confrérie montante et locale des Dilaïtes, avant que celle-ci ne se fasse chassée et remplacée par les hommes au service de la dynastie alaouite dans les années 1070 H (1660), dynastie devenant bientôt celle de tout le Maroc. La fin de la République en 1074 H (1664) ne mit néanmoins  pas fin à l’activité navale des corsaires de Salé. La capture de l’auteur Germain Moüette par des Salétins, survenue en 1080 H (1670), et qu’il posera à son retour en France par écrit est ainsi là pour en témoigner.

La traite humaine aura été le cœur de toute la piraterie barbaresque de Salé et souvent d’ailleurs. Généralement rachetés en rançon ou par des ordres religieux catholiques, nombre de captifs étaient aussi vendus en esclaves à d’importants dignitaires musulmans, mais aussi et surtout à de riches commerçants européens, Chrétiens et Juifs. Ainsi, les Génois raffolaient de ces blanches raflées plus au Nord qu’ils pouvaient à leur tour revendre aux Turcs plus à l’Est. Mais en embrassant l’islam, d’autres nombreux captifs s’y seront aussi faits de redoutables corsaires. Les renégats tels qu’ils étaient appelés en Europe formèrent d’ailleurs souvent l’élite de la flotte navale des Etats barbaresques de l’époque qu’étaient Salé, Alger et Tunis. Si de Salé, Jan Janzsoon en est le plus fameux, d’autres noms auront ainsi marqué l’histoire de la petite République. Nommons parmi eux Ahmed al Inglizi (Ahmed l’Anglais) ou les français Ramdan Roussay et Muhammad Candil.

Cité cosmopolite, les marins y parlaient d’ailleurs et le plus souvent non pas l’arabe ou leurs langues originelles mais la lingua franca, sorte de dialecte conçu à l’occasion mêlant le français à l’arabe autant qu’à l’espagnol, au portugais et à l’italien. Marquant la mémoire collective européenne de toute la période post-médiévale, la piraterie barbaresque et en particulier celle de Salé va par la suite inspirer nombre d’auteurs. Le récit le plus notoire de ces Sallee Rovers tels qu’ils étaient appelés en Angleterre est sans doute celui se trouvant dans l’œuvre de Daniel Defoe, La Vie et les aventures étranges et surprenantes de Robinson Crusoé. Héros connu de tous, il est avant de passer sa vie seule sur île d’abord capturé par les corsaires de Salé où il passera plus de deux ans.

Ne faisant plus qu’un avec Rabat, la ville va finir par abandonner le Jihad par la mer au milieu du 19ème siècle chrétien. Courte épopée dans le temps, la République de Salé aura en tout cas profondément façonné la culture et les murs de la capitale marocaine.

 

Renaud K.