Rohingyas, de l’apatride au génocide

Dès le premier siècle de l’hégire, des marchands musulmans sont présents sur les côtes de la Birmanie. À la fin du Moyen-âge, de nombreux locaux étaient déjà musulmans. Parle-t-on de Rohingyas ? De premiers voyageurs anglais en font bien mention à la fin du 18e siècle chrétien. La région devient à l’époque une colonie britannique et les Rohingyas sont choyés par les colons qui dans une logique du “diviser pour mieux régner” offrent à cette minorité des largesses. Servants de main-d’œuvre bon marché à l’économie anglaise, ils se font de plus en plus nombreux dans l’Arakan. À des Rohingyas locaux sont ajoutés des Bengalis voisins, les deux groupes s’entremêlent et font de l’Arakan une région dominée par l’islam. La majorité bouddhiste grogne. Excellents travailleurs terriens et bons gestionnaires, les Rohingyas font alors de l’Arakan une région prospère. Un siècle plus tard, lors de la Seconde Guerre mondiale, ils sont armés par les Anglais afin de lutter contre l’invasion japonaise. La lutte déborde et se confessionnalise : la guerre est désormais entre musulmans et bouddhistes et fait des milliers de morts. Une tentative des Rohingyas d’incorporer l’État du Pakistan Est est réalisée. En vain. Une autre tentative de faire de l’Arakan un État islamique suit lors de l’indépendance de la Birmanie. Encore en vain. Les années qui suivent sont celles de la chasse aux Rohingyas politisés. Beaucoup sont exécutés, notamment après l’arrivée en 1381 de l’hégire (1962) du dictateur Ne Win au pouvoir. L’époque est à la birmanisation – bouddhiste – de la société. Le Bangladesh voisin entre en parallèle en crise et des centaines de milliers de leurs sujets s’exilent en Arakan. Aussitôt renvoyés chez eux, Ne Win en profite pour évacuer l’Arakan de ses Rohingyas : 200 000 d’entre eux sont contraints à l’exode. En 1402H (1982), ils sont officiellement apatrides; l’État birman ne reconnaît plus que les minorités ayant été sur le territoire avant 1239H (1824). Les autorités vont ainsi prétexter le fait que les Rohingyas n’aient jamais été là auparavant. Suivent des mesures radicalement islamophobes. Interdiction de participer aux élections, de tenir un magasin et de commercer avec les bouddhistes, d’avoir accès à des soins corrects et de pouvoir librement se marier et avoir des enfants; les Rohingyas n’ont plus d’autres choix que l’exil ou la résistance. Dans les années 90, des groupuscules insurrectionnels apparaissent, certains ralliant le conflit afghan non loin. Cette militarisation de la dissidence rohingya va permettre aux autorités birmanes de jouer sur la corde de l’antiterrorisme, plus encore après le 11 septembre 2001. D’émeutes en lois liberticides, les Rohingyas deviennent peu à peu la cible de mouvements bouddhistes radicalisés. En 1433H (2012), des semaines de violences éclatent entre les deux partis. Ce sont bientôt des villages entiers qui sont rasés, et des milliers de Rohingyas sommés à l’exode. Des camps sont créés dans les pays voisins, mais mourant dans des embarcations en mer ou tombant dans les mains de la mafia, l’ONU commence enfin à pousser le gouvernement birman à réviser ses plans. Des cartes d’identité provisoires sont délivrées, mais elles leur sont aussitôt retirées. C’est dans ce climat que le moine bouddhiste Ashin Wirathu, très populaire, émerge avec son mouvement Ma Ba Tha. Considéré comme le “Ben Laden du bouddhisme”, le leader bouddhiste appelle sans équivoque à l’éradication du fait musulman en Birmanie. Les violences s’accentuent et, en réponse aux quelques sursauts de résistance de Rohingyas, l’armée s’en est depuis mêlée. En 1438H (2017), la crise atteint son paroxysme. En quelques semaines, les militaires sont vus raser la quasi-totalité des villages rohingyas et y massacrer les populations présentes. Les femmes et fillettes sont violées devant leurs parents avant d’être sommairement exécutées, d’autres sont enfermés dans des baraques avant d’être immolés par le feu. L’horreur est sans précédent. Bilan : près de 10 000 morts et plus de 800 000 déplacés. Depuis dans des camps au Bangladesh, les Rohingyas, apatrides et soumis à la maladie et aux violences des autorités locales, n’ont pour l’instant aucune issue à leurs problèmes. Certains parlent de les isoler sur île artificielle élevée des mers afin de mieux s’en débarrasser. À suivre. 

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Aye Chan, « The Development of a Muslim Enclave in Arakan (Rakhine) State of Burma (Myanmar) » [archive], SOAS, 2005 
  • Pascal Arcaro et Loïs Desaine, La junte birmane contre l’ennemi intérieur : le régime militaire, l’écrasement des minorités ethniques et le désarroi des réfugiés rohingya, Paris, l’Harmattan, 2008, 278 p.
  • Gabriel Defert, Les Rohingya de Birmanie : Arakanais, musulmans et apatrides, Arkuiris., 2016

 

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