Quand le sultan Soliman défiait les Croisés

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Le siège de Rhodes est l’un des plus illustres faits d’armes du sultan ottoman Suleimān, alias Soliman le Magnifique, alors le chef d’État le plus puissant du monde musulman. Alors qu’il est devenu le commandeur des croyants depuis seulement deux ans, Suleimān faisait ainsi amarrer sa flotte aux abords de l’île de Rhodes en 1522 du calendrier chrétien. Blottis derrière leurs murailles, les quelques milliers de chrétiens de la ville font pâle figure face aux 400 navires turcs. Dirigé par un grand maître nommé Philippe de Villiers de L’Isle-Adam, l’Ordre est alors le dernier bastion de Croisés présent en Méditerranée. Ils servent depuis plusieurs siècles de police des mers contre les musulmans et ont déjà résisté à plusieurs sièges d’envergure. Les Mamelouks avaient tenté de les bouter de l’île en 843H et 847H (1440 et 1444); les Ottomans avaient eux aussi essayé en 885H (1480), en vain. Soliman va se montrer plus malin. Profitant de l’hostilité régnant entre les deux principaux rois d’Europe – François 1er et Charles Quint – il s’assure encore de la neutralité de Venise, jeune république, mais puissante de qui il obtient la signature d’un traité avantageux. Rhodes ne peut donc guère espérer de renforts de cette dernière, moins encore des deux rois, trop occupés à se livrer bataille. Un jour du mois de juin de l’année 1522, alors que le soleil de l’été frappe sur les eaux grecques, la bataille s’engageait ainsi entre les deux parties. Les premières semaines, et même, les premiers mois, sont désastreuses pour les Turcs alors aux commandes du second de l’Empire, Muṣṭafā Pāşā. Les assauts se répètent, mais les morts, sous les yeux de Soliman, s’accumulent; les Croisés sont trop bien armés et protégés derrière leurs remparts. Muṣṭafā Pāşā est ainsi, après plusieurs milliers de morts côté turc, démis de ses fonctions par le sultan pour être remplacé par le chef des janissaires d’alors, Aḥmad Pāşā (qui bientôt va fomenter une révolte contre la Sublime Porte faute d’avoir été nommé grand vizir, avant de chercher à créer son propre sultanat d’Égypte et d’être finalement décapité ). Bien défendue, et malgré l’armée transférée aux mains du plus puissant des janissaires, la forteresse abritant les Croisés résiste encore et les Ottomans n’arrivent toujours pas à y faire une brèche. Le siège s’enlise. Mais un 14 novembre, à force d’attaques et de contre-attaques, voilà que les bastions occupés par les Croisés répartis selon leur royaume d’origine menacent un à un de s’écrouler. Les assiégés sentent le vent tourner, certains osent même en secret chercher à se rendre aux Ottomans. Alors qu’il veut continuer à résister, Villiers de L’Isle-Adam cède finalement sous la pression des siens et tente des négociations tandis que l’hiver approche. Elles vont durer neuf jours. Du sultan Suleimān, le grand maître obtient alors la liberté pour les 160 chevaliers encore en vie, ainsi que pour les habitants – chrétiens – de l’île souhaitant la quitter. Suleimān, qui ne touchera à rien de leurs biens, reçoit en retour la parole des Croisés qui promirent d’évacuer tout le Dodécanèse, soit l’ensemble de l’archipel entourant l’île de Rhodes. Victorieux après cinq mois d’âpres combats, les Ottomans obtenaient ainsi, par la même occasion, la domination du bassin Levantin. L’affaire signait alors la fin définitive des Croisés en Méditerranée orientale, et le début de la conquête ottomane de l’ensemble de ses eaux.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Zyed Z. Ahmed, The Zenith of an Empire : The Glory of the Suleiman the Magnificent and the Law Giver, A.E.R. Publications,
  • Nicolas Vatin, L’ ordre de Saint-Jean-de-Jérusalem, l’Empire ottoman et la Méditerranée orientale entre les deux sièges de Rhodes : (1480 – 1522), 1994, Éditions Peeters
  •  Ettore Rossi, « The Hospitallers at Rhodes, 1421–1523 », dans H. W. Hazard (éd.), K. M. Setton (éd. gén.), A History of the Crusades: The fourteenth and fifteenth centuries, vol. 3, Univ of Wisconsin Press,