La bataille des Trois rois ou le Maroc victorieux

La péninsule ibérique est à la fin du 15e siècle chrétien en passe d’être complètement conquise par les chrétiens via la Reconquista. Nous sommes alors au point de départ des Grandes Découvertes à destination des Amériques. Le Portugal, indépendant et désormais devenu une puissance internationale, a alors pour projet de prendre le contrôle du détroit de Gibraltar. L’absence, en face, de réaction marocaine – faute à une difficile situation politique et économique – fait ainsi émerger bien des convoitises. C’est alors sans difficulté qu’en quelques années, l’ensemble des ports les plus importants de l’État islamique le plus à l’Ouest sont occupés par des Portugais décidés à pousser la Reconquista en Afrique. Mais c’est sans compter l’apparition de la dynastie des Saadiens en 916 de l’hégire (1510). Grâce à un fort projet politique et une aura religieuse affirmée, ils arrivent contre toute attente à rassembler les foules pour mieux lancer le combat contre l’occupant. Sur 40 ans, c’est alors la quasi-totalité des territoires pris plus tôt par les chrétiens qui leur sont repris. Mais une difficile histoire de succession au sein des Saadiens allait briser l’élan salvateur. Le sultan de l’instant, Muḥammad al-Mutawakkil, est contesté; renversé par son oncle ‘Abd al-Malik al-Mu’tasim, il est alors vu aller chercher de l’aide chez le voisin chrétien, d’abord vers le roi Philippe II d’Habsbourg puis auprès du roi portugais Sébastien 1er qui cède à sa requête. Nous sommes en 985H (1577) et une coalition islamo-chrétienne se prépare à déferler sur le Maroc d’antan. 20 000 hommes sont alors réunis. En face, tenu au courant, le sultan ‘Abd al-Malik al-Mu’tasim – très malade – se fait alors aider par son frère héritier – al-Manṣūr – dans le rabattage de soldats : 50 000 hommes sont trouvés de tout le Maghreb. Le 30 Jumādā al-Awwal 986h (1578), la bataille des Trois rois a enfin lieu. Le désarroi est alors grand dans le camp chrétien tant personne parmi eux ne s’était attendu à une telle réunion de combattants musulmans. La suite va confirmer la crainte des premiers : numériquement plus forts, les Marocains prennent rapidement le dessus et déciment littéralement les troupes chrétiennes et leurs supplétifs musulmans. Des milliers de soldats sont au sol quand des milliers d’autres sont capturés. Les belligérants respectifs y trouvent tous trois la mort : Sébastien meurt sur le champ de bataille, le sultan ‘Abd al-Malik al-Mu’tasim succombant sur son lit de mort, quand l’ex-sultan déchu Muḥammad al-Mutawakkil va se noyer dans un ruisseau en essayant de s’enfuir. D’où le nom de la bataille ayant vu ses trois souverains trouver la mort. La bataille n’avait duré que quelques heures, pour des conséquences qui vont se faire sentir sur plus d’un siècle. Le Portugal, comme maudit, va sombrer dans une crise politique et économique insurmontable. Son armée n’est plus, le roi, mort, n’a laissé aucun héritier, sa noblesse a péri en grand nombre quand les finances sont au plus bas. C’est tout naturellement que la couronne du Portugal va même échoir en l’ennemi voisin : Philippe II d’Habsbourg. Du côté marocain, pas de gains territoriaux, mais une réputation d’invincibilité qui va les suivre sur des siècles. De plus, les sommes colossales que le sultan reçoit pour libérer les captifs chrétiens vont le rendre incroyablement riche; de quoi d’autant plus assoir sa légitimité sur ses terres. Le prestige du sultan marocain devint tel que le personnage est l’objet de reprises dans les milieux artistiques européens (Shakespeare, tableau de Rubens). Son héritier al-Manṣūr sera d’ailleurs le fondateur du système de légitimation et de gouvernement de la monarchie marocaine : le Makhzan. La bataille du Wādī l-Makhāzin, ou de al-Qaṣr al-Kabīr, ou encore des Trois rois, peut être ainsi envisagée comme le plus grand désastre de l’histoire portugaise; et inversement, comme l’un des succès les plus brillants du Maroc. Un Maroc alors devenu puissance forte d’Afrique et du monde méditerranéen, longtemps peu troublé en ses plans jusqu’aux prémices de la colonisation européenne plus tard.

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Pierre Berthier, La Bataille de l’oued El-Makhazin dite bataille des trois Rois (4 août 1578), Paris, éditions du CNRS,
  • Bernard Lugan, Histoire de l’Afrique du Nord, Paris, éditions du Rocher, , 732 p.
  • Younès Nekrouf, La Bataille des Trois Rois, Albin Michel, , 286 p.

Comments (1)

  1. Salam alaykoum,

    Je trouve dommage que vous n’ayez pas signalé l’apport des frères algériens et ottomans dans cette victoire.

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