Prêtre Jean, ou l’orientalisme d’avant

 

Le monde occidental a fantasmé sur l’Orient bien avant que Napoléon ou Eugène Delacroix ne s’y soient penchés. S’articulant autour d’un personnage nommé Prêtre Jean, une esquisse de ce fantasme se dessinait déjà il y a près d’un millénaire avant nous.

Alors en pleine croisade, l’évêque Otton de Freising mentionnait une rencontre en ses chroniques qui allait faire date. D’un confrère d’Orient, il entend parler d’un roi chrétien régnant sur un large territoire en tout faste, et en plein Dar al Islam. Le dit roi, Prêtre Jean, serait même prêt à aider les chrétiens d’Occident dans leur entreprise à Jérusalem. Otton doute. Mais voilà que 10 ans plus tard, une lettre commence à circuler en les cercles savants d’Europe. Elle est signée par le fameux Jean. Adressée à l’empereur de Byzance, l’auteur s‘avance être ce grand souverain dirigeant les Indes. Suscitant l’intérêt de tout un monde, la lettre est recopiée des dizaines de fois et fascine de l’Écosse à l’Italie. Les chrétiens pensent avoir trouvé en lui le sauveur inattendu.

On cherche à l’atteindre, le pape d’alors souhaitant lui envoyer une ambassade. Mais on ne sait toujours pas à qui véritablement s’adresser. Les explorateurs européens relatent son existence, tel Guillaume de Rubrouck et Marco Polo, mais sans jamais le situer exactement. Est-ce le roi d’Arménie, ou ce Mongol faisant couler le sang de tant de musulmans connu sous le nom de Gengis Khan? Nul ne le sait. Le mythe tend à s’essouffler comme les espoirs, surtout après les défaites enchaînées par les croisés chrétiens en Orient. Mais en lieu et place de disparaître l’idée ne va faire que se déplacer.

1453 (857 de l’hégire), Constantinople tombe dans les mains des Ottomans. Le commerce avec l’extrême-orient se voit durablement entravé. Les Européens penchent à trouver des voies nouvelles, les uns en traversant l’Atlantique, les autres en contournant l’Afrique. Les Portugais vont ainsi se frayer les premiers un chemin par-delà son sud. Remontant la côte africaine en direction des Indes, ils se créent des comptoirs là où par la force ou le dialogue, les royaumes et empires africains leur auront céder quelques kilomètres carrés. C’est la rencontre avec le roi Negus en l’actuelle Ethiopie. Une lettre du roi du Portugal lui est remise, elle est adressée à un certain « Prêtre Jean ». En effet, les Portugais en sont certains, le roi Negus est ce roi tant espéré. Des cartes d’époque le mentionnent même en ce lieu, et plusieurs siècles durant, le roi Negus sera nommé ainsi.

Sa fameuse lettre refait surface. Reproduite et déformée, elle inspire récits et histoires diverses. Le royaume de Prêtre Jean devient une utopie, le lieu de toutes les altérités. Les peuples le composant y vivraient en harmonie, tous unis qu’ils seraient face aux « monstres » venus du dehors. Prêtre Jean serait si riche qu’il dépenserait en un jour ce que l’empereur de Byzance dépenserait en un an. Ses palais sont d’or, ses femmes les plus belles, ses soldats se comptant par centaines de milliers. Il serait ce roi très chrétien qui fera couler l’empire musulman. Fort, il serait aussi pieux et charitable, respectant les commandements divins à la lettre. Nouveau David, il est même parfois décrit comme le descendant des Rois Mages. La Tour de Babel se trouverait en les marges de son territoire, tout comme la Fontaine de Jouvence. Possédant le pouvoir temporel comme religieux, il devient ce rêve intouchable d’un Occident se sécularisant, déchiré entre ces pouvoirs. La tératologie, science des monstres, ultra populaire au Moyen Age chrétien, trouve en ce royaume le lieu de toutes les possibilités. Dragons et cyclopes, fontaines de cannelle, immenses villes cosmopolites, tout s’y trouve. Prêtre Jean arrive même dans le roman du Graal comme dans l’épopée des Chevaliers de la Table ronde. Ou bien plus tard jusque dans les œuvres Marvel, au travers du personnage Prester John.

Mais la « découverte » de Christophe Colomb va subitement détourner l’attention, le mythe se déplaçant cette fois-ci en le Nouveau Monde, mais pour le coup, sans Prêtre Jean. Prêtre Jean n’est plus. Mais a-t-il seulement jamais été ?

Renaud K.

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