L’islam, religion d’Europe ?

 

 

Le 1er siècle de l’hégire n’était même pas terminé que l’islam et ses hommes s’étaient déjà installés sur un continent européen pas encore totalement christianisé (la Scandinavie, la Corse ou l’Islande étaient encore païennes).

Par la biais de l’Espagne, les Musulmans avaient ainsi habité et cultivé un plus ou moins conséquent bout d’Europe sur près de 800 ans, ceci de 92 à 897 de l’hégire (711-1492), occasionnant la conversion à l’islam de nombreux ibériques et Goths. Plus tôt, si les califes Othman ibn Affan et Mu’awiya avaient déjà envoyé leurs hommes en Sicile, les Musulmans vont aussi occuper l’île à partir de 337 H (949) et pendant près de 150 ans. Dominant les Îles Baléares de 290 H à 626 H (903-1229) et Malte de 256 H à 484 H (870-1091), ils seront encore présents en Crête de 209 H à 350 H (824-961) où des immigrés andalous s’étaient établis faisant de la Mer Egée et ses îles le chef-lieu de leurs activités de corsaires.

Débordant encore en France, d’abord autour de Narbonne en 100 H (719), puis en Provence jusqu’en 362 H (973) de manière sporadique sur près de 3 siècles, les Musulmans occupent aussi à plusieurs reprises et avant même l’Espagne, la Corse, entre 85 H (704) et 483 H (1090) et la Sardaigne, de 89 H (707) au début du 5ème siècle hégirien (11ème siècle chrétien). L’Italie régulièrement visitée par les forces navales musulmanes depuis le 1er siècle de l’hégire va voir des Musulmans poser le pied en elle un quart de siècle durant dès 232 H (847) en un Émirat nommé Bari. Après la chute de la Sicile, une autre enclave composée de déplacés aura durant 75 années pu permettre à l’installation de Musulmans à Lucerna, avant qu’ils n’en soient aussi expulsés en 699 H (1300). En Europe de l’Est, dès le 13ème siècle, l’on voit arriver et s’installer aussi par milliers des Tatars, venus d’Asie centrale, dans ce qui est aujourd’hui la Pologne, la Lituanie ou la Crimée. S’islamisant peu à peu tout en intégrant les moeurs locales, ils ne repartiront plus jamais, s’intégrant dans le paysage européen, faisant d’eux les plus anciens Musulmans encore présents en Europe.

Avec l’empire Ottoman, c’est toute une partie du Sud-est européen qui sera passé sous domination musulmane pendant près de 6 siècles. Démarrant leurs conquêtes européennes dès le milieu du 14ème siècle chrétien, les Ottomans avaient pêle-mêle occupé sur plusieurs générations la Serbie, la Bulgarie, l’Albanie, la Slovénie, la Croatie, la Roumanie, la Moldavie et l’ensemble des Balkans. Avec la chute de Constantinople en 857 H (1453) puis d’Athènes, 5 ans plus tard, c’est surtout la Grèce toute entière, puis en partie, qui sera sous juridiction musulmane, et ce, jusqu’au siècle dernier. Là aussi, en certaines régions, les conversions à l’islam seront si nombreuses que certains des Etats concernés sont encore aujourd’hui majoritairement composés de Musulmans, blancs et européens.

Dominant la Méditerranée des premières conquêtes arabes au 19ème siècle chrétien, les Musulmans ont longtemps participé à ancré dans les consciences cet adage faisant de la Méditerranée un Lac Musulman. Et ce, plus particulièrement du temps des Etats barbaresques (Alger, Tunis..) où d’anciens chrétiens devenus des renégats avaient au nom de l’islam et/ou pour le butin mené leur flotte des côtes italiennes à l’Islande et au Pays de Galle, faisant la une de l’actualité et inspirant tant de nouvelles. 

Au-delà de cela, il n’était pas rare non plus de trouver des Musulmans, qu’ils aient été diplomates, géographes ou simples esclaves, dans les principales cités européennes, ceci du moyen-âge au Siècle des Lumières. On se rappelle ainsi des échanges diplomatiques que pouvaient entretenir Harun al Rashid et Charlemagne ou encore des contacts étroits qu’il y avait pu y avoir entre le roi arabophile et normand Roger de Sicile et le géographe al Idrissi. Aussi, si Marie-Anne de Bourbon, fille de Louis XIV avait failli prendre pour époux le sultan chérifien Moulay Ismail, l’on sait que nombre de familles aristocrates eurent à se lier maritalement avec certaines dynasties musulmanes. Inversement, nombre d’Européens, convertis ou non, seront encore vu vivre à Alger ou Istanbul dès la Renaissance, tel le général militaire français Alexandre de Bonneval fait ottoman ou Jacques Santi, fondateur corse de la dynastie tunisienne des Mouradites. Aussi, avec l’alliance franco-turque signée en 942 H (1536) entre François 1er et Soliman le Magnifique, on se souvient que pendant plus de deux siècles, les turqueries avaient encore fait fureur en France, ou de la cour du roi aux salons bourgeois, on aimait à recevoir quelques lettrés et hommes d’Etat d’Orient et à s’habiller à la turque pour quelques occasions. Idem en Angleterre, où d’Inde et d’Asie centrale, d’importantes personnalités musulmanes étaient reçues dans le plus grand faste. 

Avec ses Berbères, Arabes et Africains sub-sahariens investissant le monde latin, ses Tatars gagnant l’Europe orientale, ses Turcs dominant l’espace balkanique et ses nombreux Européens blancs ayant gagné l’islam de l’Espagne à la Pologne, la présence de Musulmans en Europe aura non seulement été une constante dans l’histoire du continent “judéo-chrétien”, mais une banalité comme d’autres. Ils étaient en certaines régions parfois là même avant que le christianisme ne s’y officialise. L’idée de deux civilisations distinctes, aux frontières religieuses et démographiques figées et rompues qu’il y a peu, est finalement davantage une construction mentale qu’une réalité historique, tant l’islam est finalement, historiquement et démographiquement aussi européen qu’il est asiatique ou africain.

Renaud K.