Al Bukhari, ce savant du Hadith

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Personnage emblématique de la tradition sunnite, al Bukhari est un savant perse de l’ère des Salafs. Compilateur et auteur du Sahih, ouvrage phare du patrimoine islamique, il fut tant l’élève d’Ahmad Ibn Hanbal que le professeur d’at Tirmidhi; il passe pour l’un des savants du Hadith les plus importants de l’histoire.

Né en 194 de l’hégire à Bukhara, dans la région du Khorasan en territoire perse, il est le petit-fils d’une famille originellement zoroastrienne ayant alors embrassé l’islam. Son nom complet est Muhammad ibn Ismaʿil Ibn Ibrahim Ibn al Mughira Ibn Bardizbah Abu ʿAbd Allah al Jufi. Perdant très tôt son père, il évolue alors seul avec sa mère. Parmi les nombreuses anecdotes liées à sa jeunesse, on raconte, que devenu aveugle, le petit Bukhari aurait retrouvé la vue après que cette dernière eût vu le Prophète Ibrahim en songe lui annonçant la guérison de son fils. 

Le hadith, al Bukhari l’étudia dès l’âge de dix ans, ceci en faisant l’étude précoce de la compilation de hadiths d’Ibn Al Mubarak. Très vite, il passait d’ailleurs pour un étudiant à la mémoire exceptionnelle, capable qu’il était de corriger ses maîtres. À seize ans, à côté de son étude du hadith, il finissait de mémoriser le Coran avant de partir s’installer avec sa mère à La Mecque. En matière de fiqh, c’est auprès de l’érudit chaféite al Humaydi, qu’il fait ses classes, ainsi qu’aux côtés de celui qui allait devenir le fondateur de l’école hanbalite, Ahmad ibn Hanbal (m.240H). Partageant l’essentiel des opinions d’Ahmad, mais aussi ceux de l’école, minoritaire, zahirite en matière de droit, Bukhari est en la matière souvent comparé à l’Andalou Ibn Hazm. Adh Dhahabi va plus tard jusqu’à le considérer comme un mujtahid, soit un savant ayant atteint le stade du juriste indépendant. À dix-huit ans, il écrivit son premier livre sur les compagnons du Prophète ﷺ et leurs successeurs. En perpétuelle recherche de hadiths, il part voyager à travers tout le Moyen-Orient à la recherche de doctes capables de le lui en transmettre, passant par Médine, Damas, Le Caire, Bagdad ou Kufah.

Son incroyable mémoire et sa dévotion à authentifier les hadiths font sa réputation. On rapporte une anecdote d’ailleurs fort révélatrice à ce sujet. Ibn ‘Adi raconte en effet qu’un  »nombre de savants apprirent qu’(il) serait (…) de passage à Baghdad. Ils choisirent 100 hadiths dont ils brouillèrent les chaînes de transmission (…) Chaque savant prit 10 de ces hadiths et s’apprêta à (le) mettre à l’épreuve (…) l’un des savants (le) confronta avec le 1er de ses 10 hadiths. Il répliqua  »Je ne le connais pas ». Le savant lui cita un autre hadith. Il répondit  »Je ne le connais pas » et ainsi de suite jusqu’au 10ème hadith. (…) un autre savant exposa à son tour ses dix hadiths, puis un autre, jusqu’au 100ème hadith, et Al-Bukhari répondait invariablement  »Je ne le connais pas ». Quand il vit qu’ils avaient terminé, il se retourna vers le 1er savant et dit  »La chaîne authentique de ton 1er hadith est ceci, celle de ton 2ème hadith est ainsi etc. » Il fit de même avec le 2ème savant, puis le 3ème, et il poursuivit (…) jusqu’au 100ème hadith. »

À l’apogée de sa vie, il aurait appris par cœur autour de 100 000 hadiths authentiques et environ 200 000 hadiths d’authenticité questionnable. Avant chaque pose d’un hadith sur papier, il effectuait ses grandes ablutions et priait deux unités de prière. Pendant une quinzaine d’années, il scrute ainsi 600 000 hadiths (en comptant les répétitions et hadiths faibles ou forgés) pour n’en retenir que moins de 8000 qu’il pose alors à l’écrit dans l’oeuvre qui sera celle de sa vie, le  »Sahih ». Soumis à l’Imam Ahmed et à d’autres doctes en hadiths, son ouvrage, considéré souvent comme le livre le plus authentique après le Coran, fut largement approuvé pour devenir le plus consulté des recueils de hadiths de l’histoire. Largement utilisé par les savants des quatre école de fiqh, son Sahih aura nombre de commentaires, tel celui d’Ibn Hajar al Asqalani. Véritable travail d’archivage et de compilation des traditions orales du Prophète Muhammad ﷺ et de ses compagnons, al Bukhari avait alors réunis en un livre l’ensemble des hadiths déjà authentifié par ses pairs et prédécesseurs. On y retrouve ainsi la plupart des textes issus du Musnad d’Ahmad Ibn Hanbal, mais aussi du Musnad d’al Humaydi (m.219H), du Muwatta de Malik ibn Anas (m.179H) ou encore du Musannaf d’Ibn Abi Shaybah (m.235H). Des textes eux-mêmes tirés de recueils précédents. Al Bukhari écrira également d’autres livres tel que  »Tarikht-Kabir », où il y explique comment reconnaître les narrateurs de traditions, un  »Tawarih wa-l ansâb » dans lequel il compile les noms et statuts des narrateurs de hadiths, ou encore un « al adab al mufrad », sorte de traité sur les bonnes moeurs en islam. En théologien, il avait encore écrit un « al Aqida » et même une réfutation de la secte des Jahmites, « Khalq al-af’alil-‘ibad wa’l raddu ala’jahmiya » et un traité sur les attributs divins, « Akhbârus sifat »

Ce n’est qu’âgé de 42 ans qu’il regagne Bukhara après une vie de pérégrinations. Son retour intervient après qu’il ait eu des soucis à Nishapur, alors l’un des plus grands centre intellectuel de Perse. Il avait en effet eu là-bas un adversaire féroce en la personne de Muhammad Ibn Yahya al Dhuhli, qui, l’accusant de soutenir la thèse des mu’tazilites, à savoir que le Coran est créé, avait su faire se soulever les foules contre lui. Al Bukhari professait en fait l’aspect créé de la récitation du texte coranique, une subtilité qui ne semble ne pas avoir été très comprise. Perdant là-bas tous ses élèves, seul Muslim ibn al hajjaj continuera alors de se rendre à ses cours, avant qu’il ne devienne le second plus grand compilateur de hadiths de l’histoire. À Bukhara, il avait touché de sa mère en héritage la somme de 180 000 dinars, qu’il investit dans la construction d’un centre d’étude, bientôt fréquenté par des étudiants tant perses que chinois, turcs et arabes. On estime que près de 90 000 étudiants vinrent sur plusieurs années prendre de lui la science du hadith. Au-delà de Muslim, c’est encore les très connus at Tirmidhi et al Marwazi qui seront aperçus à ses cours. 

Sa renommée faites, c’est le sultan local Khalid Ibn Ibn Ahmad az Zuhaly qui s’était aussi rapproché de lui. Mais, refusant de lui apporter ses livres ou de se déplacer pour offrir à ses enfants une instruction personnelle, Bukhara avait alors provoquer la colère du sultan et son propre exil. Il fut donc expulsé, contraint à se trouver un pied-à-terre  à Khartank, village à deux pas de Samarkand où il séjourna chez des parents. On dit qu’accablé par l’hostilité dont il avait fait l’expérience, on l’entendit une nuit supplier Allah de le rappeler à Lui; il mourut dans le mois suivant. Le sultan qui avait causé son exil mourut au même moment. Muhammad al Bukhara quittait ainsi ce monde à l’âge de 62 ans, le 29 Ramadhan 256 de l’hégire, non sans être resté pour tous ceux l’ayant connu le plus grand muhaddith de son temps.

Renaud K. 

 


Pour en savoir plus :

Al Bukhara, J. Robson, Encyclopédie de l’islam, Brill Edition 

Adh Dhahabi, Tad̲h̲kirat al-ḥuffāẓ, II, 122-4

Subki, Ṭabaḳāt al-S̲h̲āfiʿiyya al-kubrā, II, 2-19

 

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