Les Zirides

Au 10e siècle chrétien, le Maghreb est le lieu de toutes les révoltes. Coincé entre les califats abbassides de Bagdad et Omeyyades de Cordoue, l’Occident islamique est aussi devenu le terrain de jeu des chiites de la Maison des Fatimides. Partis de l’Ifrīqya pour mieux fonder leur califat en Egypte, les Fatimides peuvent alors compter sur quelques appuis pour faire rempart aux possibles envahisseurs. Ainsi des Zirides, dynastie remontant à Zīrī ibn Manād qui avait en guise de premier geste, en 334H (945), libéré l’ancienne capitale des Fatimides, al-Mahdiyya, prise alors à partie par l’un des mouvements kharidjite d’époque. Le fils de Zīrī, Buluggīn ibn Zīrī, est ainsi choisi par les Fatimides pour gouverner la région; ceux-ci savent d’ailleurs le ménager et lui proposent la gouvernance – en leur nom – de toutes les régions qu’il saurait capturer au Maghreb. Mourant après avoir fait la conquête de Fès au Maroc, mené de violentes batailles contre les tribus alliées aux Omeyyades de Cordoue et reconstruit la cité antique d’Icosium – future Alger – l’homme laissait à son fils, al-Manṣūr, le soin de diriger la région au nom des Zirides. Depuis Kairouan, immanquable cité d’Islam médiévale, al-Manṣūr domine un territoire allant de la Libye au centre de l’Algérie. Fort, le souverain montre alors très vite des signes laissant entrevoir son souhait d’indépendance. “Je ne suis pas de ceux qui sont désignés et renvoyés d’un coup de plume, parce que j’ai hérité du royaume de mon père et de mes ancêtres” aurait-il dit à ses sujets lors d’un discours (Bayān, I, 240). Le frère de son illustre père, Zāwī, alli en parallèle la parole aux actes : profitant de la chute du califat de Cordoue, il conquiert le sud d’al-Andalus et fait émerger le premier royaume de Grenade. Une dynastie ziride bis, sous quatre amīrs successifs, allait tenir l’endroit durant 80 ans, jusqu’en 483H (1190) avant d’être annexés par les Almoravides. Les Zirides d’al-Andalus, hostiles à l’ordre arabe local, s’étaient notamment illustrés par le fait d’avoir placé des juifs – une première – en vizirs et chefs des armées (voir Samuel Ibn al-Naghrilla). En Ifriqiya, le souverain suivant, Bādīs ibn al-Manṣūr, dont le règne avait démarré en 386H (996), allait aller plus loin : il confiait à son oncle, Ḥammād, la charge de partir en campagne contre les Zénètes voisins en lui promettant de le laisser régner seuls sur toutes les terres conquises. Ḥammād fondait ainsi son Emirat en 398H (1008) en bordure Ouest de l’Ifrīqiya. L’Emirat des Zirides atteint alors son apogée territorial sous al-Muʿizz ibn Bādīs, l’un des souverains de l’Islam au plus long règne de l’Histoire; il gouverne la région de 406h à 454H (1016-62), soit durant 46 ans. Dirigeant un Emirat des plus prospères – les Zirides permettent aux arts du livre, de la céramique et de l’émail de s’étendre au Maghreb et l’on y cultive les meilleures olives et dattes de la région – al-Muʿizz ibn Bādīs prend une mesure à la hauteur de ses ambitions : renonçant en 440H (1049) à son allégeance au calife fatimide al-Mustanṣir, il l’offre sans détour aux Abbassides de Bagdad. Répondant aux foules – sunnites – de son Emirat, il fait brûler les étendards de la dynastie chiite pour mieux faire flotter le drapeau noir des Abbassides sur le toit des mosquées et palais. Faisant publiquement d’amples louanges à l’égard des compagnons et califes abhorrés par les Fatimides, il moque l’origine – juive disait-on – de ces derniers avant de rayer le nom du calife des chiites en le faisant remplacer par celui – sunnite – de Bagdad. L’affaire met le calife fatimide dans une colère rouge et l’année ne passe pas que sa riposte se fait ressentir : des milliers de bédouins arabes des Banū Hilāl et des Banū Sulaym extirpés des déserts de l’Est sont envoyés dans le Maghreb des Zirides pour y semer la mort et le désordre. Al-Mūʿizz perd contre une première bataille en 443H (1052), puis une seconde en 449H (1057), il doit abandonner Kairouan et se réfugier chez l’un de ses fils à al-Mahdiyya. L’épopée des Hilaliens est alors tragique et Ibn Khaldūn écrira longuement à ce sujet; ses critiques sur les Arabes sont ainsi intrinsèquement liées à cet épisode. Acculés sur les côtes, les Zīrides se tournent vers la mer, plus précisément vers la Sicile, puis sur les différentes îles de l’Adriatique et de la mer Egée. Quand Tamīm reprend à son père les rennes du pouvoir ziride en 454H (1062) (son règne sera aussi long que celui de son père), l’Emirat en est réduit à presque rien. Il essuie, en 480H (1087), une croisade avant l’heure faite de Génois et de Pisans ayant occupé et pillé al-Mahdiyya et perd la Sicile à des Normands venus en faire la conquête, en 484H (1091). Son fils, Yaḥyā, parvient cependant à relever l’honneur en menant plusieurs campagnes contre Gênes et la Sardaigne, quand son petit-fils, ʿAlī, s’était laissé aller à demander l’aide de l’émir almoravide ʿAlī ibn Yūsuf contre la Sicile en 517H (1123). Pour le roi normand de Sicile Roger II, l’occasion est donnée de mettre enfin un terme à ce voisin gênant : s’emparant d’al-Mahdiyya, Roger II mettait en 543H (1148) fin à la dynastie des Zirides. Son dernier émir, al-Ḥasan, trouvait refuge chez un cousin hammadide, avant de rencontrer le calife almohade ʿAbd al-Muʾmin afin de l’inciter à libérer al-Mahdiyya de l’occupation normande. C’est chose faite en 555H (1160), mais sans al-Ḥasan. Mis sur le banc des remplaçants, il mourrait des années plus tard dans l’ombre de ses protecteurs. Première dynastie musulmane et berbère de l’histoire, les Zirides ont connu en peu de temps autant de moments de gloire que de pages sombres; tiraillés entre les différentes superpuissances qui l’ont entouré, les Zirides ont malgré les difficultés inhérentes à l’endroit et l’époque su s’inscrire parmi les entités islamiques les plus emblématiques  

Renaud K.

Pour en savoir plus :

  • Ibn Khaldoun, Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale
  • Charles-André Julien, Histoire de l’Afrique du Nord. Des origines à 1830, Paris, Payot, coll. « Grande bibliothèque Payot », 1994 (1re éd. 1931), 868 p Clifford Edmund Bosworth, The new Islamic dynasties : a chronological and genealogical manual, Edinburgh University Press, 2004, 389 p. (ISBN 9780748621378, lire en ligne [archive]), « The Zīrids and Ḥammādids », p. 35-36
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