Les Omeyyades, retour sur un empire

 

 

De l’an 41 de l’hégire à l’an 132 (661-750), les musulmans connurent le plus puissant de leur empire : c’est le temps de la dynastie omeyyade. Puissant car jamais l’Etat islamique ne fut aussi grand, celui-ci s’étendant de l’Inde au sud de la France, intégrant l’ensemble du Moyen Orient, la Mer Méditerranée, le Caucase, comme l’actuel Afghanistan. À son apogée, le Califat s’étendait sur 13 millions de km2 et comprenait plus de 60 millions d’habitants, soit en tous points davantage que l’empire romain ou celui d’Alexandre de Macédoine. Plusieurs centaines de milliers d’hommes en arme étaient alors répartis autour des fameuses cités que furent Kufa, Isfahan, Cordoue, Kairouan, Fustat ou encore Damas, la capitale.

Tout commence quand Mu’awiya – fils d’Abu Sufyan Ibn Harb, ancien ennemi du Prophète devenu compagnon – prend l’avantage politique après une bataille l’opposant au 4ème calife Ali, interrompue après un arbitrage entre les deux parties. Ali assassiné par certains de ses anciens soutiens peu après, Mu’awiya, fort d’appuis solides, convainc ensuite les partisans d’al Hassan fils d’Ali, de le choisir comme seule et unique autorité. Al Hassan, conciliant, renonce ainsi à son titre pour mieux se retirer à Médine, laissant à Mu’awiya le poste de seul Calife. C’est le califat omeyyade qui sort de terre.

En une période de premiers chiismes, les rebellions matées, le règne de Mu’awiya est marqué par une expansion territoriale très rapide : c’est le temps des conquêtes arabes. L’Etat se consolide, des gouverneurs fidèles sont placés d’un bout à l’autre de l’empire, le Califat s’ouvre aux Gens du Livre qui entrent en grand nombre dans l’administration. Le pouvoir est alors divisé en 3 secteurs : celui de la religion, de la politique et de la guerre, et celui de la fiscalité ; chacun de ceux-là subdivisés en bureaux et départements (diwan). On y gère dans l’un d’eux pour exemple les contrefaçons, quand ailleurs, on s’occupe de la poste, alors conçue comme nulle part ailleurs dans le monde. À Damas, capitale califale, un conseil de savants (shura centrale) est mis en place, comme en d’autres villes, livrant avis juridiques et faisant aussi la justice. Réussissant à apaiser un territoire en proie à de réguliers conflits tribaux, Mu’awiya meurt après près de 20 années de règne, offrant le pouvoir à son fils : Yazid.

Cette succession héréditaire n’est pas acceptée de tous : le geste rompt avec la passation du pouvoir plébiscitée par les califes précédents, laissant aux savants et notables de la communauté le soin de choisir l’un d’entre eux comme chef. Yazid fait ainsi vite face à des révoltes, dont des proclamations califales adverses. Plus tard, sous le 5ème calife Abdel Malik, de grandes réformes sont entreprises. L’arabe devient la langue officielle de l’empire et une monnaie officielle est frappée en 76H (695) : le dinar. Face aux conflits menés par les chiites et kharidjites, le califat joue alors entre autorité ferme et autonomies attribuées à ses gouverneurs. Un peu plus tôt, le 10 mouharram 61 (680), un tragique incident avait aussi aidé à cristalliser toutes les tensions : l’assassinat d’Husayn, 2nd fils d’Ali, tué par les autorités du Calife.

Mais les conflits n’étaient pas toujours de types doctrinaux. Les réclamations étaient aussi sociales : les mawali (musulmans non-arabes et arabes des classes moyennes) se sentant lésés en matière d’impôts et déconsidérés réclamaient une égalité de traitement. La donne changea avec la montée sur le trône du calife Umar Ibn Abd al Aziz, descendant direct de Umar Ibn al Khattab. L’homme, encore reconnu aujourd’hui comme l’un des califes les plus exemplaires de l’Histoire, instaure de fait une égalité totale entre musulmans, renversant les barrières jusque-là imposées, encourageant aussi les conversions à l’islam. Sous ses moins de 3 années de règne, il mettra aussi un point d’honneur à réinstaller la Loi musulmane là où elle faisait défaut, fermant débits d’alcools et bains publics, luttant si bien contre la pauvreté qu’il donna l’exemple en se dépossédant de presque tous ses biens. Sa mort en 101H (720), en pleine période de stagnation territoriale, signe le début de la fin des Omeyyades.

À l’ouest du califat, des descendants d’al Abbas Ibn Abd al Muttalib, oncle du Prophète , s’organisent afin de renverser le pouvoir omeyyade jugé illégitime. Des années durant, un vent de révolte court dans les mosquées des cités du Khorassan et ses alentours, les rangs des séparationistes n’allant qu’en grandissant, aussi alimentés par divers groupuscules chiites et mystiques. Abu al Abbas As Saffah, chef des Abbassides du clan des Banu Hasim, prend alors la tête d’une armée qui, au début de l’année 132H (750), fonce sur celle réunie par le calife omeyyade Marwan II : c’est la bataille du Grand Zab. Marwan II est défait et s’enfuit, Damas est investie, Abu al Abbas est fait calife à Kufa. C’est la fin d’une dynastie et le début d’une nouvelle : celle des Abassides.

Tous les membres de la famille déchue sont tués, mais l’un y échappe, il s’appelle Abd ar Rahman Ibn Mu’awiyah. Il va fuir jusqu’en Espagne et fondé l’émirat le plus fameux de l’Histoire musulmane : l’émirat de Cordoue.

En dépit des critiques qu’ils vont soulever, les Omeyyades seront cependant à l’origine de notables réussites et réformes, et à l’origine de fondements territoriaux et économiques qui feront l’âge d’or de la civilisation musulmane de demain. C’est aussi l’époque de l’achèvement de la construction du dôme du Rocher à Jérusalem et de la Mosquée des Omeyyades à Damas. L’agriculture va drastiquement s’y développer, encourageant le commerce international, et la plupart des cités musulmanes et médiévales vont alors dans ce climat émerger. Une première flotte navale musulmane est aussi dès l’ère de Mu’awiya construite.

C’est encore l’époque de la conquête de l’Espagne, de la rencontre avec les Francs et des conversions massives à l’islam. On y verra aussi les premières traces d’un art appelé islamique et le début des grandes vagues de traductions des savoirs grecs, indiens et perses. Cet ensemble de faits va ainsi servir aux Abbassides suivants qui feront du Dar al Islam le centre du monde savant, militaire et économique mondial, et pour plusieurs siècles. 

 

Renaud K.

 

Pour en savoir plus :

– L’expansion musulmane, de Robert Mantran

– Les Omayyades, d’al Tabari

– Le monde musulman, des origines au XIème siècle, de Philippe Sénac

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