Les Mamelouks, d’esclaves à sultans

Les Mamelouks (de mamālīk : possédés) apparaissent sur la scène de l’islam au cours du 9e siècle chrétien quand les califes de Bagdad ont l’idée de chercher dans les steppes d’Asie de jeunes hommes afin de constituer leur garde. Issus du Caucase, d’Asie centrale et parfois d’Europe orientale, ils sont essentiellement turcs, parfois européens, systématiquement des servants au service de l’élite musulmane. Mais faisant tuer les califes et émirs ne satisfaisant pas leurs attentes ou fomentant çà et là des révoltes, les Mamelouks parviennent à rapidement prendre le poids et la forme d’un véritable contre-pouvoir au gré des années. Au milieu du 13e siècle chrétien, quand al-Ṣāliḥ Ayyūb, le dernier sultan descendant de Ṣalāḥ al-Dīn au pouvoir en Egypte, en recrute par milliers, ils forment le gros de l’armée qui parvient à repousser la septième croisade. Ils font même capturer le roi des Francs d’époque, Louis IX, avant de faire tuer la descendance du sultan et de se conduire en maîtres de l’Egypte au travers de leur leader, Aybak. C’est la naissance du Sultanat mamelouk d’Egypte. En 658H (1260), ils sont encore en première ligne contre les Mongols; ils stoppent ces derniers peu après leur sac de Bagdad lors d’une mémorable bataille d’Ayn Jalut. Le Mamelouk en chef de l’instant est Baybars. Faisant tuer son prédécesseur, il accueille le dernier réchappé des Abbassides qui lui offre en retour l’habit noir de la dynastie. Fait sultan par le – nouveau – calife lui-même, il s’impose en véritable leader de l’islam d’époque. Les Mamelouks sont alors derrière les derniers coups portés aux Croisés quand ils multiplient les batailles à l’encontre des Mongols ensuite. Dominant l’Egypte, mais aussi la Palestine, la Syrie et l’Arabie, les Mamelouks deviennent de surcroît les nouveaux protecteurs des lieux saints de l’islam. A chaque nouveau sultan son lot de Mamelouks arrivés d’Asie et d’ailleurs. Recevant au Caire une éducation particulière dans la maison de leurs maîtres, les jeunes recrues étaient formées à la guerre; on parle alors de Furūsiyya, soit une formation complète où l’apprenti devait savoir monter à cheval autant que le soigner, savoir la fauconnerie, l’archerie, la lutte, la natation ou le jeu d’échecs. Poussés à l’apprentissage de la langue arabe et à l’islam; ils étaient affranchis à l’âge adulte et pouvaient enfin intégrer l’armée. De tous les sultans mamelouks, an-Nāṣir aura été celui au règne le plus long. Son demi-siècle au pouvoir (de 1291 à 1341 de l’ère chrétienne, entrecoupé de plusieurs arrêts) signe aussi l’apogée du Sultanat; c’est aussi à cette époque que la population égyptienne, jusqu’ici majoritairement copte, se convertit en masse à l’islam. L’Egypte devient le centre du monde de l’Islam et le Caire la capitale de toutes. Les lettrés s’y bousculent. Ibn Taymiyya, as-Subkī, Ibn Kathir, Ibn Ḥajar al-ʿAsqalānī, Ibn al-Qayyim ou adh-Dhahabī sont ainsi de ces savants ayant exercé en domaine mamelouk. Les couvents soufis et madrasas s’y développent et les sciences non religieuses ne sont pas en reste. Certains des plus grands médecins, ingénieurs et astronomes y sont trouvés et l’on ne manque pas de souligner ailleurs la qualité des hôpitaux et universités bâties sous leur ère. L’architecture financée par les Mamelouks produit aussi des merveilles. Élus parmi les leurs sur la base de leur hardiesse au combat, les Mamelouks au pouvoir finissent par former une dynastie dès le règne de Qalawun en 677H (1279). La donne va durer un siècle jusqu’à ce qu’un certain Barqūq reprenne la main sur un sultanat tout juste sorti d’une dévastatrice épidémie de peste. L’homme est burjite, soit de ces Mamelouks du Caucase jusqu’ici relégués aux seconds postes par les Bahrites, Mamelouks précédents, essentiellement turcs. On parle d’une seconde phase du sultanat. Après lui et durant plus de cent ans, les Mamelouks sont de nouveau élus par leurs pairs; le régime est stable et plutôt égalitaire pour l’époque. Les fils de souverains finissent dans l’armée et souvent dans l’anonymat quand un inconnu capturé dix ans plus tôt dans les steppes pouvait terminer sultan après sa conversion à l’islam et quelques faits d’armes. Car les routes vers le Nord se bloquent à mesure de l’avancée des Ottomans, mais aussi parce que les Turcs d’Asie centrale finissent par embrasser massivement l’islam, la capture de jeunes hommes en vue de constituer l’armée se fait de plus en plus rare ensuite. L’origine des Mamelouks se diversifie naturellement; à des Turcs et Circassiens s’ajoutent des Européens achetés aux Ottomans. Tous développent à l’âge adulte un fort sentiment de fraternité à l’encontre de leurs homologues armés et une identité – mixte – mais prenante. Mais l’idylle touche à sa fin en 923H (1517). Déjà, les Portugais arrivant à contourner l’Afrique pour aller directement se servir aux Indes, les Mamelouks perdent le monopole du commerce des épices. Mais 1517 est surtout l’année où le sultan ottoman Selim s’empare du Caire et met fin à leur règne. Une ère s’achève. Si beaucoup sont exécutés, certains intègrent l’armée régulière de Selim et même, l’élite ottomane. Reprenant presque les rênes du pouvoir égyptien au 18e siècle chrétien, ils doivent affronter Napoléon lors de sa campagne d’Egypte de 1212H (1798). Vaincus à la bataille des Pyramides, certains vont aller jusqu’à intégrer l’armée française; ils prennent part à la célèbre bataille d’Austerlitz ou encore à l’occupation de Madrid en 1222H (1808). A leur meilleur, les Mamelouks avaient alors offert au total 49 sultans à l’Egypte et fait un temps de leur Etat le plus puissant du monde de l’Islam. Ils s’étaient même élevés le temps de trois générations en maîtres de l’Inde au 13e siècle chrétien au travers du puissant Sultanat de Delhi. De par leurs succès militaires, pratique politique et destinée pour le moins étonnante, ils avaient en somme marqué de leur patte le monde musulman durant près d’un millénaire.

Renaud K.



Pour en savoir plus : 

  • André Clot, L’Égypte des Mamelouks 1250-1517. L’empire des esclaves, Perrin, 2009, 474 p.
  • Janine & Dominique Sourdel, Dictionnaire historique de l’islam, PUF, coll. « Quadrige », 2004, 1056 p. (ISBN 978-2-130-54536-1), « Mamelouks Syro-Égyptiens », p. 526-529 
  • Ibn Khaldūn, Muqaddima, 1377

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