Les Jeunes Turcs

Mouvement politique né de l’opposition au sultan Abdul Hamid II en 1306 de l’hégire (1889), les Jeunes Turcs (Jön Türkler) vont poser les bases de la révolution laïciste en devenir en accélérant la chute de l’Empire Ottoman.

Œuvre de Turcs autant que de Kurdes, d’Européens de l’Est que d’Arabes ayant fui le califat, le mouvement démarre avec la création d’un Comité de l’union ottomane tout juste 100 ans après la Révolution française, le 14 juillet 1889. La date n’est pas prise au hasard, il s’agit d’ailleurs de faire de l’Empire un État à la française dont ils reprendront même un temps la devise « liberté, égalité, fraternité ». Composé d’étudiants militaires dans un premier temps, l’admission au sein de mouvement avait à l’origine tout de la société secrète qu’elle allait quelque temps devenir : s’inspirant des Francs-maçons, le candidat, les yeux bandés et vêtu d’une pèlerine devait prêter serment sur le Coran au cours d’un cérémonial en huit clos.

Réclamant le retour de la Constitution qui avait été en vigueur en 1293 H (1876), ils vont d’année en année gagner en influence grâce à une propagande efficace, trouvant ses relais tant en des nations arabes voisines qu’en terre non-musulmane. C’est d’ailleurs à Paris et en 1320 H (1902) que se tient le premier de leurs congrès.

En 1324 H (1906), le mouvement qui avait déjà clairement affiché ses intentions franchi un pas supplémentaire : ils approchent les officiels de l’armée afin de faire cause commune. En Grèce, ce sont les soldats ottomans chargés de lutter contre les nationalistes présents dans les Balkans qui sont amadoués par un groupe créé sur place : le Comité ottoman de la liberté. Plus tard renommé le Comité Union et Progrès (nom officiel des Jeunes Turcs) après sa fusion avec le comité présent à Paris, c’est auprès de ce dernier que Mustapha Kemal, alors jeune lieutenant officiant à Damas, fera ses premières armes.

De pressions en soulèvements, les Jeunes Turcs au travers du dit Congrès vont réussir à pousser le sultan Abdul Hamid à se lancer malgré lui dans de profondes réformes. Le pauvre sultan avait bien tenté de répondre aux agitations, la plupart de ses soldats avaient de fait fraternisé avec les révolutionnaires. En 1326 H (1908), et alors que l’Anatolie, cœur du pouvoir ottoman, est en proie à de vives crises diplomatiques et financières, le sultan fait finalement revivre la Constitution et organise des élections parlementaires. Déposé, le sultan Abdul Hamid II est en 1327 H (1909) remplacé par son frère, Mehmet V. Sans plus de pouvoir, le nouveau sultan et calife doit aussi faire avec un Parlement élu ayant pour président Ahmed Riza, un des principaux dirigeants des Jeunes Turcs et adepte déclaré du positivisme d’Auguste Comte.

Si au début, trois tendances pouvaient encore se côtoyer un sein du mouvement, les uns prônant le libéralisme et la décentralisation, les autres la turquisation de la Nation et les derniers un islam « modéré » et moderne, le mouvement s’est depuis complètement laïcisé. Ils rencontrent dès lors et très vite la colère des ulémas et autres Musulmans attachés à l’islam et à son calife. Changeant les sultans et matant les résistances, un temps exilés d’Istanbul, les Jeunes Turcs arrivent à force de coups d’Etat militaires à finalement prendre l’entièreté du pouvoir ottoman à partir de 1331 H (1913).

Enver Pacha, qui était en poste en Libye, avait ainsi rallié à lui le comité directeur des Jeunes Turcs et certains officiers acquis à la cause. Le 23 janvier 1913, il pénétrait le palais impérial, assassinait Nazim Pacha, le ministre de la Guerre, en évinçait d’autres, mettait le Parlement en congés et fit littéralement renverser le pouvoir. Devenu le grand vizir, Enver Pacha va faire pendre la plupart de ses opposants et réprimé l’ensemble dans le sang l’ensemble des contestations. Les Jeunes Turcs n’avaient désormais plus aucun concurrent, ils laïcisent les écoles et tribunaux et se lancent dans une politique de revivification des tanzimat, réformes ottomanes déjà prises un siècle plus tôt.

C’est sous leurs ordres que l’Empire Ottoman entre par ailleurs dans la Première Guerre mondiale du côte des Allemands. Ces derniers avaient même gagné là le droit de réorganiser l’armée ottomane. C’est encore sous l’impulsion des Jeunes Turcs que le massacreeet le déplacement des Arméniens aura lieu en 1333 H (1915), ainsi que celui des Assyriens et Grecs pontiques, causant à eux tous des centaines de milliers de morts. Désireux d’une Turquie faites plus que de Turcs, ils feront des pieds et des mains pour vider l’Anatolie de ses « éléments étrangers ». En effet, si le califat, à l’image d’autres empires, avait les outils et la prétention permettant d’intégrer l’altérité ethnique et religieuse en son sein, là, l’idée d’Etat Nation homogène s’y oppose.

Incapables d’arrêter leurs homologues nationalistes souhaitant prendre les distances avec eux, ils auront encore dû mener les difficiles guerres balkaniques et tenter de taire la révolte arabe de 1916. Les Jeunes Turcs vont aussi laisser les Italiens tenter leur aventure colonialiste en Libye et les Austro-hongrois prendre la Bosnie-Herzégovine quand l’Albanie avait encore fait défection de l’empire ottoman en proclamant son indépendance, laquelle sera suivie par la Bulgarie et la Crête. Ce sont encore Jérusalem et Bagdad qui sont prises par les Anglais sous leur pouvoir.

Gouvernant de fait jusqu’en 1341 H (1923), les Jeunes Turcs vont au lendemain du démantèlement de l’Empire par les Français et Anglais finir par laisser place au produit qu’ils avaient aidé à façonner, soit Mustapha Kemal dit Atatürk. Érigé en héros anti colonialiste,  celui-ci avait alors bénéficié d’une fulgurante ascension. Réunissant tous les pouvoirs, il avait aboli le sultanat en 1340 H (1922) pour mieux dissoudre l’année suivante le califat, centre du pouvoir politique depuis 13 siècles. 

Renaud K.