Les Fatimides, ou l’ère des califes chiites

(…) Détruisant les forces des dynasties aghlabides et rostémides (des Ibadites), le prédicateur et combattant chiite fait ensuite de l’Ifriqiya le fief des Ismaéliens. Le moment est ainsi choisi par Ubayd Allah ibn Husayn, imam des Ismaélites en son temps, d’entrer en scène. D’imam, il franchit le pas qui le fera alors entrer directement en concurrence avec l’autorité abbasside : il se fait calife. C’est l’ère des fameux Fatimides. 

 

Gagnant en puissance, Ubayd Allah “al Mahdi” fait alors appliquer implacablement la loi chiite sur son sol, qu’il étend du Maroc à l’intérieur de la Libye. Une capitale ismaélienne est même construite à l’occasion sur le territoire de l’actuelle Tunisie : Mahdiyya. Mais la réprobation grandissante des oulémas malikites locaux animant çà et là des mouvements de résistance va finalement pousser les Fatim- ides à se tourner plutôt vers l’Est. En 358 H (969) et par l’entremise du général (d’origine sicilienne) Jawhar al Siqilli, ils parviennent ainsi à intégrer l’Egypte à leur califat. Croisant le fer avec les Abbassides jusqu’en Syrie, fondant al Qayra (LeCaire) et même, la célèbre université islamique d’al Azhar, les Fatimides ne vont cesser en ce 4e siècle de l’hégire de gagner en puissance. Prenant encore Malte et la Sicile, affrontant directement les Byzantins, posant même un temps le pied en Italie, les Fatimides font à ce moment tant d’ombre au pouvoir sunnite qu’ils sont considérés en Europe comme les nouveaux leaders du monde musulman.

 

Entre rigorisme et mansuétude, les Fatimides vont longtemps travailler à convertir les masses musulmanes à l’ismaélisme. Bannis des cercles décisionnels, les Sunnites avaient ainsi dû laisser leur place à des Coptes et Juifs, qui avaient là, pu pénétrer les plus hautes sphères de l’Etat. Cette tolérance, pragmatique, à l’altérité religieuse est cependant un temps rompue dès 386 H (996) sous le règne du calife Al Hakim. Considéré comme fou par bien des contemporains tant ses mesures furent rad- icales et souvent aussi vite annulées, ce sixième calife fatimide s’était lancé dans une véritable croisade anti-chrétienne sur son sol. Dépossédant les églises et monastères de leurs biens, il avait été jusqu’à détruire l’Eglise de la Résurrection à Jérusalem, haut lieu du christianisme. Dans l’idée de vexer les Sunnites, il avait fait de la malédiction des trois premiers califes bien guidés une habitude et pratique publique. Dans un autre genre, il avait promulgué une série de lois laissant la population plus perplexe encore : interdiction avait par exemple été rendue de circuler la nuit en ville, de s’atteler à la fabrication de chaussures pour femmes ou encore de se détendre au bord du Nil; une loi visant à euthanasier l’ensemble du genre canin avait même été délivrée.

 

Les plus zélés parmi les Ismaéliens, déçus jusque-là de l’attitude des imams précédents, avaient d’ailleurs vu en Al Hakim un véritable Messie, certains ne tardant pas encore à l’affubler de propriétés semi-divines. La situation finit ainsi par s’envenimer jusqu’à ce que le calife disparaisse soudainement un soir de chawwal 411 H (février 1021). Parti pour une promenade aux alentours du Caire, il n’en était plus jamais revenu. Cette disparition va d’ailleurs à elle seule justifier la création d’un énième mouvement, celui des Druzes. Entre temps, en Ifriqiya, les Fatimides avaient en l’attente de jours meilleurs légué leur pouvoir aux Zirides, une dynastie berbère islamisée, qui avaient plus tôt prêté allégeance au califat ismaélien dès 361H (972). Mais face au désaveu général des populations maghrébines, les Zirides n’auront finalement d’autre choix que de se détourner d’eux au profit des Abbassides en 439 H (1048). Les Fatimides auront bien tenté de laver l’affront en envoyant par milliers des Hilaliens, des nomades d’Arabie acquis à la cause, qui un temps dévasteront Kairouan avant de rejoindre l’axe sunnite à leur tour; le chiisme ne réussira plus jamais à s’y implanter.

 

Peu à peu reclus à la seule Egypte – les Croisés s’étaient créé des États latins en Palestine et les Turcs avaient investi le Moyen-Orient – les Fatimides vont voir leur déclin se profiler dès le début du 12e siècle chrétien. S’alliant ici avec les Croisés pour mieux croiser le fer avec eux ensuite, les Fatimides en étaient même arrivés au point d’avoir à réclamer de l’aide au voisin sunnite, en la personne, à ce moment, de Nur ad din. Par un habile jeu de force, son auxiliaire et chef des armées, Shirkuh, avait alors réussi à se faire le vizir de l’Etat chiite, avant qu’en 564 H (1169) lui succède à ce poste un homme qui ne tardera pas à entrer dans la légende : son neveu et le futur sauveur de Jérusalem, le célèbre Salahuddin al Ayyubi. Dépouillant les Fatimides de leurs prérogatives, gérant l’Etat à la place dudit calife, il avait alors osé ordonner à ce que la prière de Jumuaa se fasse désormais au nom du souverain abbasside. Incapable de réagir, le dernier calife fatimide, Al ‘Adid, mourait moins de deux ans plus tard, entraînant dans sa chute toute sa dynastie. L’Egypte était ainsi redevenue sunnite. (…)

 

L’article est dans son intégralité à lire dans le numéro 2 de Sarrazins, en vente ici : 

Sarrazins N°2