Les Almoravides, princes de l’Occident musulman

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Dynastie berbère ayant régné sur l’Afrique du Nord et l’Espagne au milieu du Moyen-âge, les Almoravides signent l’implantation définitive du sunnisme dans l’ouest musulman et la première tentative d’union durable des musulmans du Maghreb.

 

Sorte de moines combattants sortis de « couvents » (ribat) situés aux confins du monde de l’Islam, les Almoravides – al-Murābiṭun – sont des nomades du Sahara issus de plusieurs tribus dont les Ṣanhāja,. Leur histoire démarre au milieu du 11e siècle chrétien avec un certain Abd Allāh ibn Yāsīn al-Jazūlī, un intransigeant juriste malikite appelé à ramener les hommes du désert dans le droit chemin. Situé non loin du Sénégal, sur une île en plein Atlantique selon certains, le ribat d’Ibn Yāsīn est alors rapidement rejoint par des princes de la région. De bataille en bataille, les Murābiṭun, qu’on estime alors à près de 50 000 hommes, étendent en quelques années leur pouvoir sur toute une partie du Sahara occidental.

 

Repris ensuite en main par Abū Bakr ibn ‘Umar, les Almoravides marchent jusqu’au cœur du Maroc quand une monnaie est frappée en son nom : il est le leader incontesté d’un mouvement dont on parle désormais de l’Égypte à l’Espagne. Parti un temps calmer quelques dissensions internes dans le désert, il laisse à ce moment la charge du commandement des troupes à un homme qui ne va pas tarder à rentrer dans l’histoire : son cousin Yūsuf ibn Tashfin. Ni une ni deux, ce dernier épouse la femme que son cousin répudia, Zaynab, et fait bâtir une nouvelle capitale, Marrakech, dont il confie les plans à construire à sa femme. On fait alors poliment comprendre à Abū Bakr que son règne est arrivé à son terme; les Almoravides désormais sous les ordres de Yūsuf voient un nouveau chapitre de leur histoire s’ouvrir à eux.

 

De 453 de l’hégire (1061) à sa mort en 499H (1106) de l’ère chrétienne, il va poser les bases d’un des États les plus puissants du monde d’époque. Soumettant les tribus réfractaires à son ordre du Maroc à l’Algérie actuelle, il va réussir le pari de réunifier la partie musulmane de l’Espagne, jadis un califat puissant réduit en un conglomérat de royaumes impuissants. En 479H (1086), à la demande de l’émir de Séville al-Mu’tamid, il est appelé à l’aider à affronter Alphonse VI, leader de la Reconquista. La bataille de Zallaqa montre la couleur : les Almoravides de Yūsuf déciment littéralement les troupes chrétiennes. Fort de sa renommée et aidé d’hommes lui obéissant à l’œil, Yūsuf en profite pour reprendre Séville, Grenade, Almeria et Badajoz, pour finalement destituer al-Mu’tamid qu’il envoie prendre sa retraite au Maroc.

 

Nommé Prince des musulmans, Défenseur de la foi et Envoyé du commandeur des croyants – le calife abbasside d’époque – Yūsuf réinstaure la Loi musulmane partout où elle faisait défaut. Soutenu par les savants et juges malikite, il fait réappliquer les règles relatives aux Gens du Livre devant payer l’impôt pour vivre en paix sur ses terres. Il soutient par ailleurs une politique de revivification du sunnisme originel axée autour d’une stricte adhésion à l’école malikite; on reprochera ainsi longuement aux Almoravides d’avoir trop axé leurs vues sur le fiqh et moins sur le reste; on note, bien qu’elle ne fut pas interdite et que des savants rationalistes y firent carrière, une large réprobation de la théologie scolastique.

 

Sur le plan plus personnel, si on juge alors austère et rigoriste, tous reconnaissent en ce bédouin au teint sombre un leader désintéressé et le seul apte à pouvoir mettre un terme à la déchéance de l’Ouest musulman. Seule Valence lui résistera. D’abord repoussé par les Croisés d’Espagne, notamment face au Cid, guerrier et lettré légendaire, il finit par placer la cité sous son joug en 495H (1102). Son expansion s’arrête alors à la vallée de l’Èbre; le drapeau Almoravide flotte même aux îles baléares. C’est ainsi après une dure vie labeur (il aurait vécu plus de 100 ans) qu’il nomme son fils Ali héritier du trône.

 

En 499 H (1106), Yūsuf ibn Tashfin lègue à son fils ʿAlī un vaste empire comprenant le Maghreb, la Mauritanie, une partie de l’Ifriqiya (Tunisie), du Mali, du Sénégal et l’Espagne musulmane. On parle même d’une influence et présence certaine des Almoravides jusqu’au Niger et au Nil en Egypte et de plus de 4 millions d’habitants. Son règne va durer 37 ans. Mais s’il défait au combat le roi Alphonse VI du Royaume de Castille et Léon lors de la bataille de Uclès ainsi que la Taïfa de Saragosse aux mains de la dynastie des Hudites, son pouvoir est vite ébranlé par les Almohades de l’autoproclamé Mahdi Ibn Tūmart, une autre dynastie berbère qui lui enlève plusieurs provinces d’Afrique. Il aura néanmoins eu le temps de fortifier la ville de Marrakech et permis au malikisme de définitivement triompher. C’est d’ailleurs sous son règne que sont, avant qu’ils ne deviennent populaires, brûlés les livres du célèbre savant perse al-Ghazâli.

 

L’ère almoravide est aussi celle d’une première culture commune à l’Andalousie et au Maghreb. Des emprunts architecturaux sont ainsi réalisés d’un côté comme de l’autre et certains des plus beaux monuments sont à ce moment élevés de terre. L’université al-Qarawiyyīn est agrandie et la grande mosquée de Tlemcen est bâtie. Très arabisée (les leaders des Almoravides affirmaient descendre d’Himyarite du Yémen), la dynastie almoravide va aussi largement aider à démocratiser la langue et les mœurs arabes au Maghreb.

 

Le glas sonne pour la dynastie lorsque les Almohades sous la conduite de ʿAbd al-Muʾmin prennent, en 541 H (1146), la ville de Marrakech. Recroquevillés dans leur fief plus au sud d’Azugi, les Almoravides font à ce moment pâle figure, l’apogée de la dynastie est définitivement passée. Tuant le dernier almoravide et fils d’Ali, Isḥāq, les Almohades rompent alors avec la religiosité de leurs prédécesseurs : ils réprouvent le malikisme et l’atharisme de nombre des premiers Almoravides pour imposer en matière de pensée l’asharisme d’Orient. Repoussant les Almoravides partout où ils se trouvent, ils finissent par définitivement s’imposer sur eux peu avant la seconde moitié du 12e siècle chrétien, fondant alors leur propre et puissant califat.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

 

  • Le Sultan du Maghreb – La vie de Yusuf Ibn Tashfin – ‘Issâ Meyer Editions Ribât
  • Norris, H.T. and Chalmeta, P., “al-Murābiṭūn”, in: Encyclopédie de l’Islam.
  • Ibn Khaldun, Histoire des Berbères, Editions El Bab, 2019.