Les Almohades, seigneurs du Maghreb

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Les Almohades (al-Muwaḥḥidūn – les unitaristes) constituent un mouvement religieux ayant dominé l’Occident musulman au milieu du Moyen-âge. Fondé vers en 514 de l’hégire (1120) dans les montagnes de l’Atlas, ledit mouvement est d’abord l’oeuvre d’Ibn Tūmart. Berbère ayant été formé en Orient, il avait appelé les siens à une réforme qu’il souhaitait profonde. S’opposant au juridisme malikite devenu la norme au Maghreb, il voyait dans la théologie partagée par le gros de la population et ses imams un affront à ce qu’il prétendait être l’unitarisme divin originel. Ses inspirations vont alors du mysticisme chiite à la pensée spéculative et asharite d’époque; ses cibles : les traditionalistes qu’il voyait comme les propagateurs de l’anthropomorphisme. Ne se contentant pas seulement de rédiger des épîtres (il rédige même une traduction du Coran en amazigh), Ibn Tūmart ne tarde pas à se présenter comme le Messie venu rediriger l’Umma. Plus encore, il s’entoure d’une communauté de fidèles en arme avant d’avancer l’objectif de renverser la dynastie – en déclin – des Almoravides au pouvoir dans l’Ouest musulman. C’est après avoir conquis les consciences de plusieurs tribus locales et tenté une conquête de Marrakech qu’il meurt en 524H (1130). C’est alors son plus fidèle disciple rencontré à Bejaïa qui lui succède : Abd al-Mu’min. Les Almohades sont alors divisés en sorte de castes, l’ensemble est tout à fait hiérarchique, très ritualisé. Sous les ordres du nouvel émir, ils vont en une dizaine d’années faire la conquête de l’ensemble du Maghreb, avant de déposer les Almoravides en 541H (1147). C’est là la naissance du Califat almohade; Abd al-Mu’min montre alors sa volonté de se dissocier tant des Fatimides que des Abbassides, les deux autres entités califales d’époque. Quinze ans plus tard, ils font encore la conquête d’al-Andalus avant de bâtir la ville forteresse de Rabat, en face de Salé au Maroc. Désormais les maîtres de tout l’Occident musulman, les Almohades vont sous les règnes successifs des descendants d’Abd al-Mu’min faire de leur Califat l’un des Etats les plus puissants du monde d’époque. Les arts, surtout en matière d’architecture, atteignent des sommets rarement atteints ensuite (voir la Mosquée Koutoubia ou la Giralda de Séville); le commerce international – malgré de constantes batailles avec les chrétiens et artisans de la Reconquista – y est florissant. Situé entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe, le Califat almohade est le lieu de tous les comptoirs et commerçants. La vie intellectuelle y est aussi florissante. Encourageant – bien que certains califes y aient été réfractaires – les philosophes à s’exprimer, les Almohades permettent à des érudits tels que Ibn Rushd et Ibn Ṭufayl de réaliser leurs classiques. En matière de religion, les traditionalistes avaient connu de larges censures. Démis de leurs fonctions quand ils n’avaient pas été les victimes collatérales des conquêtes ayant entraîné la chute des Almoravides, ils avaient dû laisser place aux théologiens spéculatifs les plus en vue. Ainsi des juristes malikites désormais subordonnés aux spécialistes de l’école zahirite (école littéraliste et marginale popularisée par l’érudit de Cordoue Ibn Ḥazm). Une tendance à la censure qui finira par s’estomper; la population restée acquise au malikisme ayant certainement poussé les autorités almohades à plus de pragmatisme. De grandes victoires militaires sont à mettre à leur compte. On se souvient notamment de la célèbre bataille d’Alarcos de 591H (1195), ou le désastre d’Alarcos tant les forces chrétiennes du roi de Castille Alphonse VIII avaient subi de pertes. Chassant encore les Normands (des descendants de Vikings) implantés en Ifriqiya (Tunisie), ils avaient encore été appelés par Ṣalāḥ al-dīn lors de ses guerres menées contre les Croisés. Mais en (1212) intervient la chute. Coalisés, les chrétiens de toute l’Espagne et du Portugal infligent cette année une terrible défaite aux Almohades lors de la bataille de Las Navas de Tolosa. Affaiblis, les Almohades sont alors peu à peu supplantés au Maghreb par des dynasties locales, ainsi des Hafsides qui émergent en 626H (1229), puis des Mérinides qui s’imposent aussi en 641H (1244). Entre temps, enjoués par leur succès à Las Navas, les chrétiens reprennent peu à peu la quasi-totalité de l’Espagne, ne laissant aux Nasrides plus que le royaume de Grenade. Reclus à Marrakesh, les Almohades ne sont à la moitiée du 13e siècle chrétien sans plus aucune puissance. Le dernier de leur calife, Abū Al-`lā al-Wāthiq Idrīs, est destitué par les Mérinides en 667H (1269), mettant ainsi fin une aventure d’un siècle ayant durablement marqué le Maghreb.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Marc Geoffroy, Ibn Tûmart et l’idéologie almohade, dans Averroès, Discours décisif, GF-Flammarion, 1996.
  • Shatzmiller, M., “al-Muwaḥḥidūn”, in: Encyclopédie de l’Islam.
  • Laoust, H., « Une fetwā d’Ibn Taimīya sur Ibn Tūmart », in « Bulletin de l’Institut Français d’Archéologie Orientale, LIX » (Cairo, 1960), p. 158–184.