Les Abbassides, ou l’Etat islamique à son apogée

Dynastie la plus puissante et la plus étalée dans le temps que le monde de l’Islam ait connu, les Abbassides auront tenu le titre de califes pendant près de 800 ans. Succédant aux Omeyyades, ils aideront un temps à faire de la civilisation islamique le phare de tous les peuples d’époque. 

Tout démarre en 132 de l’hégire (750) quand Abu al Abbas As Saffah, descendant d’un oncle du Prophète Muhammad ﷺ sort victorieux d’un conflit qui l’oppose à Marwan II, dernier des Ommeyades. La révolte grondait depuis déjà des décennies, elle aboutit là à une toute nouvelle ère. Prétextant vouloir revivifier l’âme islamique du califat que les Ommeyades avaient été accusés d’avoir délaissés, les Abbassides vont aussi tenter de rompre avec l’identité arabo-centrée donnée au califat par ces derniers. Ils font la place belle aux convertis comme aux Perses islamisés. 

Déplaçant le centre de gravité de l’islam de la Syrie vers l’Irak, les Abbassides fondent leur propre capitale, Bagdad, 12 ans après être arrivés au pouvoir. Moderne, la cité califale accueille bientôt près d’1 million d’habitants, et presque autant de livres. En effet, Bagdad devient rapidement le lieu de tous les savants, et surtout le siège de la bibliothèque la plus connue de l’époque : la Maison de la sagesse. Il faut dire que si des efforts en ce sens avaient déjà été réalisés par les Omeyyades, une véritable ébullition scientifique touche à ce moment le monde arabo-musulman. En connexion avec les savants chrétiens de Byzance, les érudits musulmans font traduire l’ensemble du patrimoine grec et plus largement antique en arabe. C’est l’ensemble des sciences, de la philosophie aux mathématiques en passant par la chimie qui est concerné. Les contacts noués avec les Chinois après la bataille de Talas en 133H (751) permettent aussi l’introduction du papier. Cette évolution matérielle va alors favoriser de façon exponentielle la diffusion du livre dans tout le Dar al Islam et au-dehors. 

Parmi les califes abbassides les plus connus : Haroun al Rachid, Al Mansur et Al Ma’mun. Le premier, futur figurant du célèbre conte des Mille et une nuit, devient sur la scène internationale un homme politique de premier plan. Il défait çà et là les Byzantins et traite de façon répétée avec Charlemagne. Le calife suivant, Al Ma’mun, sera de ces califes mécènes les plus altruistes. Finançant nombre de projets savants, il va surtout permettre à la diffusion du mu’tazilisme, courant hétérodoxe de l’islam n’ayant su se maintenir que grâce à une sévère inquisition (mihna). Le moment est alors propice à toutes les formes de chiismes possibles, sectes et sectaires donnent un temps le là. Mais pour peu : avec le calife Al Mutawakil, le mu’tazilisme se voit après 233H (848) interdit. 

Mais les débats théologiques ne cessent pas pour autant. Le débat intra-sunnite se fait même au 3ème siècle de l’hégire virulent ; Asharites et Hanbalites en première ligne. Le temps est aussi à la compilation des recueils de hadiths comme au développement des écoles de jurisprudence islamique. 

Si les Ommeyades avaient permis à l’expansion géographique du califat, les Abbassides le consolidaient et centralisent. Le modèle économique est aussi différent : à l’argent engrangé par la guerre, l’Etat abbasside tire plutôt ses revenus de l’impôt. Un système de poste très élaboré est aussi mis en place, permettant au calife de traiter avec ses gouverneurs de la manière la plus efficace. Le commerce et l’agriculture deviennent des champs de prédilection, et le dinar traverse les continents pour se retrouver jusqu’en Europe. Les populations juives, facilitées désormais par l’absence de frontières, gagnent aussi au change. De la traite d’esclaves aux métiers de la banque, ils bénéficient sous les Abbassides d’une totale liberté de mouvement, de métier et de culte. 

Sous les Abbassides, de nombreuses cités sont bâtis. L’Etat, très interventionniste, finance alors villes, barrages et canaux d’irrigation. Civilisation urbaine, le monde abbasside est aussi davantage tourné vers l’intérieur des terres, au détriment d’une mer Méditerranée qui pour la première fois depuis des millénaires se vide…

Pour assurer ses arrières, les Abbassides font pour leur armée de plus en plus souvent appel à des Turcs venus d’Asie centrale. Dociles, ils prennent cependant, au gré des années, de plus en plus de place. Percepteurs de l’impôt foncier, ils gagnent aussi très vite en richesse au détriment des masses paysannes avec lesquelles ils sont souvent en porte-à-faux. À la fin du 9ème siècle chrétien, ce qui risquait d’arriver arriva : ils prennent le pouvoir, au détriment de califes poussés à n’exister plus que dans l’ombre. Les révoltes des Qarmates, extrémistes chiites, et des Zanj, esclaves noirs gagnés au Kharidjisme vont d’autant plus affaiblir le pouvoir central. 

Toute une partie du Dar al Islam échappe ainsi à peine 150 ans après leur prise de pouvoir aux Abbassides. En 296H (909), c’est le califat chiite des Fatimides qui leur coupe l’accès à l’Afrique. En Espagne, les Ommeyades s’étaient aussi indépendantisés quand les Bouyides, d’autres chiites, iraniens, auront le temps de fonder une dynastie qui dura plus d’un siècle en plein Moyen-Orient. Prenant Bagdad, ils ne seront destitués que grâce à l’intervention des Seljoukides. 

Si à la fin du 11ème siècle chrétien, les Croisés venus d’Europe rencontrent un calife abbasside encore fort, Al Mustazhir, ceux qui se succèdent sont dépossédés de tout pouvoir. Seul An Nasir, à l’époque de Salahuddin al Ayyubi, peut prétendre sortir du lot, tant tous les autres n’existeront plus que dans l’ombre des émirs et sultans. Cependant, la présence du calife reste une source de légitimité certaine ; Seljoukides, Almoravides comme Ayyubides sauront habilement en profiter. À la veille de l’invasion mongol de Bagdad en 656H (1258), le calife Al Musta’sim croit ainsi pouvoir être encore en état de défier les forces de Hulagu Khan. Le résultat sera tout l’inverse : la ville est prise, pillée, et en quelques jours, des centaines de milliers d’hommes et femmes seront exécutés. 

Les Abbassides ayant survécu seront accueillis en Egypte. Ils vont perpétuer symboliquement la dynastie abbasside, et surtout, servir de caution au pouvoir des Mamelouks. Ce, jusqu’à ce qu’en 923H (1517), un homme, Selim 1er, reprenne les rênes du pouvoir califal. L’heure était désormais aux Ottomans. 

La civilisation arabo-musulmane aura atteint avec les Abbassides son apogée. Gérant un empire qui s’étend de l’Ifriqiya à l’Inde, ils vont un temps faire de l’Etat islamique le cœur de l’économie mondiale et des échanges savants. Paradoxalement, aussi puissants auront-ils été, les califes abbassides sont pourtant vite dépassés. Face aux chiismes religieux et surtout à la montée de dynasties tierces, ils ne survivront que grâce à l’aura qu’ils pouvaient encore accorder aux sultans nécessiteux. 

Renaud K. 

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