L’entrevue : Renaud K.

“(…) Faire de l’Europe et de l’Islam (…) deux blocs imperméables est évidemment faux. Quand l’islam atteint entre la fin du 7e siècle chrétien et le début du suivant l’Europe, celle-ci n’est non seulement pas géographiquement constituée (le Détroit de Gibraltar et le Bosphore ne sont pas encore des points de rupture continentaux), mais elle n’est même pas encore christianisée en sa totalité. La Scandinavie, la Corse ou ce qui est actuellement la Belgique sont encore païennes et l’Eglise est encore souvent le fait de Berbères et Anatoliens, soit des gens d’Afrique et d’Asie Mineure. Le choc des civilisations est encore loin. L’arrivée de conquérants arabes et musulmans est ainsi longtemps observée comme une simple et énième agression de l’extérieur; en France, on est d’ailleurs dans la première moitiée du Moyen-âge beaucoup plus enclin à haïr l’ennemi viking que le sarrasin. L’Islam est alors en Europe un élément à part entière de son histoire et de sa culture. Faisant Loi sur une partie plus ou moins conséquente de la péninsule ibérique durant huit siècles, l’islam aura été – avec des périodes d’interruption – la norme dans le sud de la France pendant deux siècles ainsi que sur l’ensemble des îles méditerranéennes. Les conversions à l’islam avaient été nombreuses et l’on pouvait croiser à Cordoue ou en Crête autant de musulmans blancs que berbères et arabes. On a même à faire avec des dynasties de musulmans européens çà et là.

Cette idylle européano-musulmane sera certes mise en branle par la montée du christianisme guerrier, avec les Croisades en Palestine, puis avec la Reconquista en al-Andalus, mais si effacement de la présence musulmane dans ces différentes régions au gré des siècles il y aura, l’islam persistera par son influence. C’est en effet via la prise des centres islamiques européens – la Sicile et Cordoue – que les chrétiens d’Europe vont redoubler d’intérêt pour les sciences profanes, via l’héritage grecque (subsistant essentiellement en arabe), mais aussi par les propres oeuvres des Arabes et musulmans. Les 11, 12 et 13e siècles chrétiens seront pour tout l’Ouest européen le moment de toutes les traductions (de l’arabe au latin) et nombre de savoirs et concepts propres aux Arabo-musulmans deviendront norme dans le monde chrétien. Que dire de ce que rapporteront les Croisés d’Orient en matière d’agronomie, d’architecture ou d’ingénierie. On a donc à faire – bien qu’il y ait d’un côté et de l’autre des éléments hostiles à cela – à une porosité constante entre Islam et Chrétienté jusqu’à la fin du Moyen-âge. Mais la montée en puissance de l’Europe renaissante ne signe en rien l’arrêt de cette porosité.

Les Ottomans sont dès leur arrivée sur la scène internationale au 13e siècle davantage en Europe qu’en Orient. Dominant les Balkans puis la Grèce à l’époque où les grandes puissances européennes sont sur tous les océans, les Turcs font la Loi en s’entourant d’Européens islamisés qu’ils font vizir, amirals et pachas. Se liant militairement aux Français en 1536, les Ottomans siègent un temps à Toulon (où on leur prête une cathédrale que l’on fait en mosquée) d’où ils écument la Méditerranée contre un ennemi commun : Charles Quint. Ottomans et Francs se fréquentent tant que l’on parlera d’inspirations réciproques; c’est l’époque des turqueries en France et l’ère des tulipes à Istanbul. Une troisième islamisation de l’Europe est souvent omise : l’arrivée des Tatars entre ce qui est aujourd’hui la Russie et la Pologne. Venus d’Asie, ces populations turco-mongoles et musulmanes se sont dès la fin du Moyen-âge installées en Europe de l’Est où elles se sont mêlées aux autochtones, le plus souvent en perpétuant leur héritage islamique là où la Réforme ou l’orthodoxie chrétienne avait pris le pas. L’on pourrait encore parler de cet Emirat de Bari ayant pris place en Italie ou de la place des Renégats – des captifs européens devenus corsaires en terre d’Islam – dans l’historiographie islamo-européenne. Quoiqu’il en soit, l’islam n’a certainement pas attendu les première vagues migratoires d’Afrique, du Maghreb, des Indes ou de Turquie au 20e siècle chrétien pour se faire une place sur le continent européen. (…)”

Retrouvez l’intégralité de notre entrevue avec Renaud K., fondateur et directeur de la rédaction et de la publication de Sarrazins, dans notre N°6, en vente ici :

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