L’Empire ottoman

En 1299 de l’ère chrétienne émerge dans une Anatolie jadis dominée par les Seldjoukides une famille qui allait changer le destin du monde de l’Islam à jamais. Issu des Kayı, une tribu turque ayant pris part à la conquête du pays, elle a en leader un certain Osman. Menaçant les Byzantins aux portes de Constantinople, il prend aux chrétiens d’Orient plusieurs villes jusqu’à sa mort en 1326. Il avait fondé un Beylicat, mais aussi, et surtout une dynastie, celle des Ottomans. Ses descendants vont alors multiplier les conquêtes contre l’Empire chrétien jusqu’à prendre possession de l’entièreté des Balkans; la percée ottomane est en effet d’abord et essentiellement européenne. En 857H (1453), les Ottomans entament le tournant de leur histoire : ils prennent possession de la capitale byzantine qu’est Constantinople. L’événement est exceptionnel et marque la chute des Byzantins autant que, pour beaucoup, la fin du Moyen-âge; les Turcs font d’un hadith du Prophète Muḥammad ﷺ annonçant l’événement une réalité. Coupant les routes vers l’Orient, les Ottomans amènent de causes à effets les Européens à trouver d’autres voies pour les Indes : c’est le début des Grandes Découvertes, et bientôt, de l’Amérique. L’oeuvre est alors de Meḥmed II, l’un des sultans ottomans les plus puissants; mujahid acharné, il vainc les chrétiens jusqu’en Italie. Son successeur, Bāyezīd II, fait de l’administration de l’Empire l’une des plus efficaces au monde; il fait l’accueil de plus de 150 000 juifs fuyant l’Inquisition espagnole. En 923H (1517), l’Empire ottoman prend une nouvelle envergure. Le 9e de leurs sultans, Selīm 1er, défait au combat les Mamelouks en leur retirant l’Egypte, puis l’Arabie et le Sham. Le dernier des califes abbassides, protégé jusqu’ici par les Mamelouks, est contraint à la déposition : Sélim 1er devient calife à la place du calife. C’est en parallèle une guerre qui s’ouvre avec les Safavides, des chiites ayant pris la Perse, avec lesquels ils ne cesseront d’être en conflit. L’apogée de l’Empire sonne avec le long règne de Suleimān 1er dit le Magnifique. Poète et fin politicien, il étend par le glaive et le canon l’Empire des Turcs jusqu’au Maghreb, englobant la Grèce, le Caucase et l’Irak. Aidé du célèbre Khayr ad-dīn Barbarossa, il fait trembler Charles Quint et sa Maison des Habsbourg en envahissant la Méditerranée. En 942H (1536) est même signée une alliance militaire avec la France sous François 1er. Une alliance qui allait durer trois siècles. L’Empire ottoman est alors un Etat divisé en de multiples provinces et Etats vassaux; la liberté religieuse est large et un grand nombre de juifs et chrétiens y vivent, faisant parfois carrière dans les plus hautes sphères de l’Etat. L’armée est d’ailleurs essentiellement composée de Janissaires, des Européens et Slaves capturés jeunes et élevés dans l’islam et les armes; les vizirs et hommes de cours sont souvent des convertis à l’islam. L’islam y est alors essentiellement hanafite et l’on y trouve certains des plus grands érudits d’époque; ainsi du mufti Abū al-Suʿūd Efendī ou plus tard, du polymathe Kātib Čelebi et du réformateur puritain Kāḍīzāde. Longtemps réfractaires aux savoirs venus d’Europe – l’imprimerie y sera autorisée que tard – l’on compte néanmoins chez les Ottomans des écoles des plus réputées. La géographie, l’histoire, l’astronomie ou la grammaire sont parmi les sciences les plus appréciées. Les Ottomans ont alors leur langue, leur art de la guerre, une architecture et une culture commune; les ambassadeurs du monde entier font état de la splendeur de leurs mosquées et hammams ainsi que de la qualité de vie qu’on y trouve. Jusqu’au 18e siècle chrétien, l’Empire maintient son statut de superpuissance, mais il commence à perdre en influence à la mort de Suleimān. En 979H (1571), la bataille de Lépante voit les Ottomans perdre l’un des plus grands affrontements navals de l’histoire contre une coalition chrétienne décidée à renverser la vapeur. Les années passent et les sultans aussi; leurs épouses prennent aussi de plus en plus de place dans l’échiquier politique au point où l’on parlera volontiers de sultanats des femmes. Une paix signée en 1015H (1606) met alors fin à la Longue Guerre que se faisaient Ottomans et rois de la Maison Habsbourg. Mais l’Empire est de plus en plus en proie aux troubles internes : Janissaires et vizirs tentent çà et là leurs coups d’Etat. Une influence famille albanaise réussit cependant durant un demi-siècle à y refaire la loi : c’est l’ère des puissants vizirs de la famille Köprülü. Le 17e siècle chrétien est ensuite celui de deux sultans qui allaient marquer l’histoire de l’Empire par leurs victoires militaires et puritanisme religieux : Murād IV et Muṣṭafā II. Mais la lente mort de l’Empire est activée. Les Ottomans souffrent d’un retard économique et technique avec l’Europe de plus en plus flagrant et ils n’ont de cesse de perdre des terres quand ils sont mis au pied du mur par les Russes et Safavides. L’ère des Tulipes, sorte de Renaissance ottomane, démarrée au début du 18e siècle chrétien n’y fera rien, ni même l’ère des Tanzimat qui allait suivre le siècle suivant. Vaste processus de réforme et de modernisation, l’ère des Tanzimat est alors la tentative désespérée de l’Empire de rattraper la course vers la modernité : la Loi islamique est peu à peu délaissée quand l’on fait un accueil des plus chaleureux aux envoyés militaires, ingénieurs et investissements étrangers. Français et Allemands en profitent. La situation n’empêche pas l’émergence de grands hommes d’Etat; ainsi de Mehmet ʿAlī, gouverneur de l’Egypte, ou du sultan ‘Abdü’l-Ḥamīd II. Ce dernier aura alors affaire au fameux mouvement des Jeunes Turcs. Nationalistes et inspirés par la Révolution française, ils vont à l’entrée du 20e siècle chrétien oeuvrer à faire entrer l’Empire dans sa phase finale, ou plutôt dans le concert des nations sécularisées de ce monde. Radicaux, ils oeuvrent à une épuration ethnique de l’Empire; Arméniens, Grecs et Assyriens sont déportés ou massacrés. S’alliant aux Allemands durant la Première Guerre mondiale, ils misent sur le mauvais cheval et l’Empire est alors complètement démembré par les vainqueurs en 1336H (1918); ils doivent offrir après le traité de Sèvres la quasi-totalité de leurs terres aux Européens. Seule l’Anatolie subsiste. L’affaire éveille un sentiment nationaliste chez les Turcs sur lequel un général va souffler : il se nomme Muṣṭafā Kemal Atatürk et va réussir à chasser les Européens d’Anatolie pour s’imposer chef du gouvernement. Membre des Jeunes Turcs, il prend en 1341H (1923) une décision historique : il dépose le 101ème et dernier des califes Abdülmecid II et abolit le califat. Après 624 années d’existence, l’Empire ottoman n’était enfin plus; la Turquie était née. 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Robert Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, éd. Fayard, 1989.
  • Issa Meyer, Le roman des Janissaires, Ribat, 2018
  • François Georgeon, Nicolas Vatin et Gilles Veinstein, avec la collaboration d’Elisabetta Borromeo, Dictionnaire de l’Empire ottoman, Fayard, 2015, 1 332 pages.
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