L’école de Malik dans le temps

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(…) Le Maghreb, avec Kairouan en tête, va aussi être, de ses premières années sous l’islam au 7e siècle de l’hégire, quasi constamment pénétré par diverses doctrines des plus hétérodoxes. Les savants maghrébins vont ainsi vite se forger une réputation d’hérésiologues et débatteurs hors pair, gagnant en respectabilité et dextérité à force de controverses et résistances. Mais un homme, Obeyd Allah al Mahdi, va cependant brutalement modifier le cours des choses à l’aube du 5e siècle hégirien. Avec le concours de certaines tribus locales, il entre les armes à la main dans Kairouan en 296 H (909) pour y prendre le pouvoir. Les revirements politiques sont depuis les conquêtes arabes courants, mais là, le changement est doctrinal : le nouveau dignitaire est chiite, non plus seulement politiquement, mais en sa croyance et le droit qui s’en suit. C’est avec lui le fameux règne des Fatimides qui commence et l’ensemble du Maghreb qui tombe ainsi sous leur coupe. Mais alors que les savants et imams de l’école de Malik auraient pu se tailler une place dans l’ombre et attendre patiemment que l’orage passe, ils n’en feront rien. 

 

Dans les demeures des principaux fuqaha de l’époque s’organisent ainsi des réunions, on rappelle les foules à l’orthodoxie dans les mosquées et certains se risquent même à poser sur papier leurs vues. Ibn Abu Zayd al Qayrawani, né en 310 H (922) sera l’un d’eux. Alors que les Fatimides tentent de prêcher au peuple leur vision du chiisme, lui se fera l’un des plus fervents garants de l’orthodoxie sunnite au travers de l’école malikite. Son Kitab al nawadir wa ziyada ala al Moudawwana et surtout, son Mukhtasar al Mudawwana, s’inscriront vite parmi les principales œuvres de l’école. Ainsi et pour la première fois de son histoire, l’école malikite devenait une force politico-religieuse de premier plan. La chose est peu sue, mais lorsque les Fatimides prennent le pouvoir, les malikites ne sont pas les seuls à faire la Loi en Afrique du Nord. En effet, l’école hanafite s’y est aussi au gré des années implantée et bénéficie de certains importants centres d’études et de prédication. En constante rivalité, les deux écoles n’auront d’ailleurs que rarement entretenu de courtois échanges. Les tensions vont même être à leur comble avec l’arrivée des chiites au pouvoir. Des hanafites vont en effet, en situation de minorité qu’ils étaient, y voir l’occasion de gagner en influence au détriment des malikites en se rapprochant des nouveaux gardiens du trône. Mais déjà peu suivis par les foules, les imams hanafites ayant collaboré ne vont faire que tomber plus encore dans le discrédit le plus total aux yeux des musulmans restés essentiellement malikites, et surtout, opposés à ces colons peu respectueux de l’orthodoxie islamique. Ils vont tout bonnement disparaître de l’essentiel du continent africain à mesure que les Fatimides vont aussi perdre du terrain dès les années 360 H (970), en se repliant sur la seule Égypte. 

 

Les chiites sont en effet, faute de réussir à s’implanter, peu à peu remplacés par une dynastie émergente nommée Ziride, qui à partir de 361 H (972) va s’imposer et rétablir le sunnisme malikisant là où il était dominant. Ce, plus particulièrement avec le règne d’al Muizz ibn Badis, qui en 439 H (1048), rompt le pacte qui liait la dynastie dont il était l’héritier aux Fatimides restés au Caire pour faire allégeance au calife de Bagdad. Fustigeant publiquement le chiisme des premiers, le drapeau noir des Abbassides est ostentatoirement mis à flotter du haut de la grande mosquée de Kairouan. Restée dominante dans toute l’Afrique du Nord, la loi malikite va à nouveau triompher avec la dynastie des Almoravides (al murabitun) menée par Youcef ibn Tachfin. Prenant sous son aile toute une partie du Maghreb et de l’Espagne, il va dès 441 H (1050) plus que favoriser l’école malikite et la défendre. Son cousin, originaire de Kairouan, ibn Yassin, avait déjà plutôt contribué à propager le malikisme dans la ruralité saharienne. Au-delà de leur adhérence totale à l’école malikite, les Almoravides tendent à manifester parfois une certaine hostilité marquée à l’égard des théologiens du kalam. Des ouvrages d’Abu Hamid al Ghazali seront par exemple, sous Ali ibn Youcef, détruits quand l’on pouvait risquer la mort à détenir des livres d’auteurs similaires. Durant le règne des Almoravides, les docteurs malikites vont ainsi acquérir une puissance inégalée assurant le monopole des charges de la judicature et réaliser de nombreuses épîtres. On peut à cette période présenter Iyad ibn Musa, célèbre juge de Marrakech fondée peu avant ou encore Abu Imran al Fasi, grand juriste de Fès. Plus à l’est, à Alexandrie, il y a encore les savants At Tarushi et Sanad ibn Inan qui se feront remarqués, ce dernier réalisant un célèbre commentaire de la Mudawwana. 

 

Ce qui est un triomphe apparent va néanmoins vite tourner au vinaigre. En effet, on commence à ce moment à peu à peu délaisser les fondements du droit pour les branches du droit : on cherche l’avis le plus juste dans les livres en lieu et place de faire vivre une méthodologie définie. Les contemporains parleront de fermeture des portes de l’ijtihad. C’est dans ce contexte qu’arrive Ibn Tumart, l’Almohade. Puritain paradoxal, il était autant attaché à la lettre du Coran qu’un adepte du kalam et du mysticisme chiite. Revenu d’un voyage en Orient, l’homme débarque à Marrakech décidé à renverser le pouvoir malikite qu’il dénonce publiquement comme sclérosé et détourné des fondements même de la religion. Mi hors d’état de nuire, il se trouve cependant vite des disciples et fonde une communauté militaire et religieuse dans les montagnes de l’Atlas. C’est là-bas, en 515 H (1121), qu’il se proclame mahdi. Imprégné du littéralisme d’un Ibn Hazm professant l’école zahirite, il va dès lors mener une guerre sans merci contre l’ensemble de l’establishment religieux, allant lui aussi jusqu’à jeter au feu les livres lui paraissant trop hétérodoxes, telle que la Moudawwana de l’imam Sahnoun. Seul le Muwatta résistera à sa fougue. Décédant avant d’avoir pu concrétiser son rêve, ses successeurs vont cependant réussir à gagner la quasi-totalité des territoires tenus jusque-là par les Almoravides, proclamant même un califat concurrent à celui des Abbassides qui tiendra jusqu’en 667 H (1269). 

 

Si sur le plan civilisationnel, l’ère des Almohades va apporter son lot de richesses, le malikisme va lui beaucoup en souffrir. On parle tantôt même d’inquisition à l’encontre des savants malékites, tant ceux-ci vont parfois être persécutés pour leurs positions. Le malékisme redevient dès lors ce qu’il était il y a encore quelques générations en arrière : le moteur de la résistance islamique à un ordre venu d’ailleurs. Des savants de l’école vont ainsi émerger et réussir à marquer leur temps, à l’instar du fameux qadi Iyyad né plus tôt en 476 H (1083) à Ceuta. Ce dernier va ni plus ni moins exceller dans l’ensemble des sciences de l’époque et élever la doctrine juridique de l’imam Malik a son plus haut. C’est aussi à ce moment que deux des savants et encyclopédistes musulmans les plus mentionnés de l’Histoire apparaissent. Le premier est Ibn Rushd (Averroès). Pour l’école, il rédige un manuel de fiqh, Bidayat al Mujtahid wa nihayat al muqtasid, qui est souvent encore décrit comme le meilleur ouvrage de l’école en termes de droit argumentaire et comparé. Le second sera Al Qurtubi, l’un des plus grands exégètes du Coran. Lui, réalisera plusieurs ouvrages majeurs avant de finir en Egypte, loin des Almohades, et quitter ce monde en 671 H (1272). (…)

 

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Sarrazins N°1