Le sultanat d’Aceh

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Aux confins du monde connu s’était en 920 de l’hégire (1514) établi un Sultanat, celui d’Aceh. Prenant place sur l’île de Sumatra en Indonésie, les sultans successifs s’y étaient positionné en concurrents directs des Portugais, permettant, au travers d’une intense activité commerciale, une rapide propagation en Asie du Sud-est de l’islam.

Envoyés par le conquérant et vice-roi des Indes, Afonso de Albuquerque, les Portugais s’étaient emparé en 917H (1511), de Malacca, port majeur de la région indonésienne. En réaction et sous les ordres d’Ali Mughayat Shah, les Musulmans voisins habitant Aceh s’étaient alors aussitôt fédérés, créant ainsi le sultanat concerné. Marchant sur les terres voisines et agrandissant par le sabre et la prédication son domaine, le sultan Ali avait par d’habiles coups de maître réussi à rapidement faire de l’ombre aux ambitions commerciales des colons portugais. Pour cause : les marchands de la région, surtout des Musulmans, s’étaient tournés en masse vers le nouveau sultanat. En 930H (1524), Ali Mughayat Shah déclarait alors le plus total des Jihad contre les Portugais. Surpris en mer, les Portugais perdaient à cet instant l’essentiel de leur flotte au large des côtes. Multipliant les conquêtes, asservissant encore les micro-sultanats voisins, le premier sultan d’Aceh va ainsi régner jusqu’en 936H (1530).

Car tenir le trafic maritime du détroit local, l’un des plus importants au monde, était évidemment essentiel pour qui voulait s’installer dans la durée dans la région, l’endroit attirait bien des envieux. Le principal concurrent du sultanat dAceh ne fut d’ailleurs autre qu’un autre sultanat, celui de Johor, successeur du sultanat de Malacca défait par les Portugais plus tôt. Afin de mener à bien sa mission, le sultan de Johor n’avait ainsi pas hésité à s’allier aux Portugais, puis plus tard, aux Néerlandais, afin de contrer l’Etat islamique d’Aceh. Gagnant toujours en prestige et puissance; Aceh était devenu au milieu du 16ème siècle chrétien l’un des Etats les plus puissants d’Asie de l’Est. Lié diplomatiquement à l’Empire Ottoman à l’époque de Soliman le magnifique, Aceh avait su pousser les nations étrangères à jouer le jeu de la diplomatie plutôt que celui de la guerre. Les Britanniques agitairent ainsi le drapeau blanc afin de profiter de leur port, dès 1010H (1602), pour pouvoir y installer leur Compagnie des Indes orientales.

Aceh connaît alors son apogée sous le règne d’Iskandar Muda, entre 1015H et 1045H (1607 et 1636). Élargissant son territoire par le Jihad, il contraint le sultanat de Johor à former une alliance avec six autres sultanats malais, de Sumatra et d’ailleurs, afin d’espérer survivre. Iskandar tient encore tête aux Portugais, balayant même leur flotte à Bintan, près de Singapour. C’est ainsi la mort d’Iskandar qui signa le long déclin du sultanat. Les sultans successifs ne vont par ailleurs exercer d’autorité plus que sur la capitale, tombée sous le joug d’une noblesse plus occupée à pérenniser ses acquis qu’à penser au développement dudit État.

Attirant les étudiants en sciences islamiques de tout le sud-est asiatique, Aceh avait cela dit compté avant et après Iskandar de nombreuses personnalités savantes appréciées, tel l’Indien Nuruddin al-Raniri (m.1068H/1658), le juriste centenaire Muhammad Arsyad al Banjari (m.1227H/1812), ou encore le mystique et réformateur Abd al Ra’uf de Singkel (m.1104H/1693), fameux secrétaire d’Etat et auteur de classiques de la spiritualité d’Aceh, dont le célèbre Mir’at al-tullab. Les œuvres sont d’ailleurs rédigées en malais, la langue locale, quand le droit se fait le plus souvent selon l’école de fiqh chaféite.

Bien qu’ayant perdu de sa superbe, Aceh restera cela dit longtemps un acteur économique d’importance. C’est d’ailleurs là-bas que sera produit au 19ème siècle chrétien la moitié du poivre vendu dans le monde. Un des princes locaux réussit même, un temps, à refaire du sultanat un État puissant. Tuanku Ibrahim de son nom, il réussit à soumettre dès 1270H (1854) les sultanats de Langkat, Deli et Serdang, affrontant encore les Hollandais, qui occupaient le reste de Sumatra. Mais en 1290H (1873), le change tourne en faveur de ces derniers, qui, alliés aux Anglais, se lancent dans une guerre d’Aceh qui sera fatale au sultanat.

L’aristocratie des uleëbalang, jadis créée par le sultan Iskandar, maîtresse des ports d’Aceh, se rend alors aux Néerlandais, poussant le sultan et ses partisans à l’exil dans les montagnes. Une résistance, cependant, se dessine, menée par les oulémas locaux les plus orthodoxes, en dépit de la réédition peu après du sultan Muhammad Daud Shah. En toute duplicité, celui-ci avait cela dit gardé contact avec ladite résistance restée dans l’intérieur des terres, dans l’idée d’éjecter les Européens de l’archipel. Mais l’attaque lancée en 1324H (1907) contre les Néerlandais échoue et causa l’exil du sultan; les oulémas poursuivront cependant la lutte pendant une décennie et jusqu’à l’indépendance de l’Indonésie à la fin de la Seconde guerre mondiale.

Niés par un gouvernement central largement laïcisé, les oulémas locaux n’en resteront pas là. Prenant tantôt les armes, ils n’auront de cesse de réclamer à la création d’un État islamique d’Indonésie. Oscillant entre indépendance et répressions, Aceh parvient un temps à gagner le statut de province spéciale jusqu’en 1386H (1966), année où le nouveau président Suharto réintègre Aceh à l’Indonésie avant d’y interdire la Loi islamique douze ans plus tard. Un Mouvement pour un Aceh libre est peu après créé; décidé à refaire d’Aceh un sultanat, le mouvement cherche aussi à se réapproprier les ressources gazières de la région, profitant aux Américains et au gouvernement au détriment du peuple. En guerre contre l’Etat indonésien, Aceh est alors investi par l’armée dans les années 80. À bout et des milliers de morts sur les bras, le gouvernement indonésien finit par céder en 1420H (1999). Redevenant une province autonome, Aceh fut alors offerte aux oulémas qui purent dès lors y refaire la loi.

Terre des premiers musulmans d’Indonésie, Aceh avait gagné dans le passé la réputation de balcon de La Mecque (Serambi Makkah). Coeur de l’enseignement religieux d’Asie du Sud-est et sultanat puissant, Aceh avait aussi été la plus résistante des forces locales à la colonisation portugaise et hollandaise.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

Varia, Islamic Law in 17th Century Aceh, Henri Chambert-Loir.