Le Portugal islamique

Ce pays d’Islam que fut al-Andalus n’est généralement confondu qu’avec la seule Espagne. C’est pourtant oublier le Portugal voisin. Si les trois quarts de l’actuelle Espagne ont en effet été dès le 8e siècle chrétien conquis et occupé par les musulmans de l’Orient et du Maghreb, c’est tout le Sud portugais qui fut autant islamisé. On parle alors de Gharb al-Andalus, soit l’Algarve, ou l’Ouest d’al-Andalus. Conquis en parallèle à l’Espagne des Wisigoths par le fils de Mūsā ibn Nuṣayr – général omeyyade ayant envoyé Ṭāriq ibn Ziyād sur l’Espagne – à partir de 94H (713), ce sont les villes de Niebla, Beja et d’Ocsónoba qui tombent toutes aux mains des musulmans et rejoignent alors l’Empire omeyyade. Lisbonne – de l’arabe al-Ushbūna – est alors conquise en (719). Mais la région est aussi vite le lieu de bien des révoltes. Une première est annihilée en 124H (742) et d’autres suivent le siècle suivant à l’époque d’ʿAbd al-Raḥmān II. Qu’ils soient le fait de Yéménites, de Berbères ou d’Ibériques convertis à l’islam, ces troubles feront de fait, souvent, de l’Algarve une région semi-autonome. Sous le règne de l’émir Muḥammad Ier, le Galicien ʿAbd al-Raḥmān ibn Marwān ibn Yūnūs avait ainsi fondé sa propre dynastie régnante dans l’Ouest d’al-Andalus en se faisant même le soutien des chrétiens du Nord désireux de reprendre le pays. Cette dynastie, celle des Banū Marwān, s’était ainsi maintenue jusqu’en 318H (930), année où l’émir devenu calife ʿAbd al-Raḥmān III avait su réintégrer par les armes l’Algarve au califat de Cordoue, alors l’Etat le plus puissant de l’Europe d’époque. A l’instar du reste d’al-Andalus et du monde islamique en général, les musulmans font alors de l’Algarve une région citadine; les villes s’y développent sur le plan des capitales de l’Orient, mosquées, bains et marchés y pullulent. L’arabe en langue officielle, le mozarabe (langue romane arabisée) y fait office de langue populaire; la population est extrêmement variée et est constituée d’un mélange de Berbères, d’Arabes, de juifs et de Slaves (des Saqālibas). Les Ibériques – les locaux – islamisés ou non, forment le groupe majoritaire. Il est à noter que les chrétiens ne seront jamais expulsés de leurs terres et qu’églises et nobles adorant la croix avaient continué à posséder de larges terrains en dépit de leur statut de dhimmis. Aussi, si le pouvoir central sait se faire entendre, une grande marge de manoeuvre est accordée aux clans et familles locales; subordonnés à la Loi islamique, les potentats aident au Jihad contre les chrétiens du Nord quand ils ne sont pas aux premières loges des incursions vikings depuis l’Océan atlantique. Pour mieux éviter la tentation de l’indépendance, le calife avait cependant su prendre les devants : un vaste plan de démilitarisation de la région avait permis à la pacification du territoire, mais avait en même temps induit la propre faiblesse militaire d’Al-Andalus face aux percées chrétiennes. L’idylle ne dure cependant pas et bientôt le califat doit céder sa place à l’ère des taifas, consortium de petits royaumes aux mains d’émirs et roitelets plus occupés à se faire la guerre que de refaire d’al-Andalus le phare civilisationnel qu’elle était. En 420H (1028) et durant seulement 25 ans émerge dans l’Algarve un royaume de Silves alors aux mains des Banū Muzayn. A Santa Maria del Algarve, un certain Muḥammad ibn Saʿīd ibn Hārūn se fait un temps l’émir de l’endroit en 433H (1041). A Huelva et Saltés, c’est le père du célèbre géographe Abū ʿUbayd al-Bakrī, ʿAbd al-ʿAzīz, qui y fait sa loi entre 402H et 443H (1012-51). Idem à Niebla où Tājj al-dawla réussit le pari de s’y faire l’émir en 414H (1023) et d’y instituer une éphémère dynastie. Ces trois entités avaient au final toutes fini par se rendre au puissant émir de Séville, al-Muʿtaḍid. Presque ravalé au terme de violentes batailles par les Castillans, le Portugal islamique est enfin réuni sous une même autorité lors de l’avènement des Almoravides. Sortes de moines-combattants, les Almoravides sont des Berbères qui, sous les ordres de Yūsuf ibn Tāshfīn puis de ses descendants, allaient construire un Empire islamique qui à son paroxysme s’étendait de la Mauritanie au nord de l’Espagne et comprenait le Maghreb, les îles Baléares et donc, le Portugal. Lisbonne et l’ensemble des cités de l’Algarve sont alors au 12e siècle chrétien des cités où l’islam a plein pied et où le malikisme s’inscrit durablement. De nombreux hommes de lettre y font carrière et l’on peut nommer entre autres les fameux Ibn Bassam, Muhammad Abū Bakr Ibn Swwār al-Usbūnī ou encore Ibn Ammār, chacun ayant excellé soit dans la poésie ou dans le domaine de l’histoire. Mais le siècle ne s’écoule pas qu’une seconde ère faite de taifas se reforme suite à un événement ayant accéléré le retrait des Almoravides de la région : la bataille d’Ourique. Emmenés par Alphonse 1er, les chrétiens battent au sud du Portugal les forces musulmanes en un jour de 533H (1139). C’est la naissance du Portugal – de Burtuqāl d’après certains, nom donné par les Arabes à une ville ancienne située à l’embouchure du Douro  – en tant que tel. Aux alentours, chaque cité encore aux mains des musulmans finit par redevenir autonome – Ibn Qaṣī est l’émir de Mértola, Muḥammad al-Mundhir est émir à Silves et Yūsuf al-Biṭrūji l’est à Niebla. Mais c’est sans compter sur les Almohades qui, sous ʿAbd al-Muʾmin, reconstruisent sur les traces de l’Empire almoravide un nouvel Etat islamique aux relents messianistes. Soumettant le Maghreb, une partie de l’Espagne et de l’Algarve par le biais de guerriers sortis d’Afrique noire, les Almohades y réinstaurent un certain rigorisme religieux, mais aussi un goût de la culture digne de l’époque omeyyade. On y fait la chasse entre nobles et cultive un art de la table des plus fins. Mais les Almohades ne rencontrent finalement pas l’accueil escompté. Les différents émirs locaux s’organisent à résister à ce qu’ils perçoivent comme une invasion étrangère quand les Portugais continuent leur Reconquista. En 560h (1165), les Portugais du Nord s’emparent de plusieurs localités : aux ordres de Giraldo sem Pavor, ils prennent Jurumen̄a, Evora, Beja et Serpa. Le pouvoir almohade, comme ce le fut pour les Almoravides, perd alors très vite de ses acquis. Entourant l’Algarve, les chrétiens récupèrent petit à petit l’ensemble des forteresses restantes qui n’offrent qu’une résistance partielle. En 648H (1250), Loule et Aljazur sont les dernières poches musulmanes à se rendre au roi Alphonse III; les Castillans mènent la grande Reconquista qui leur permettent enfin de réduire la présence de l’islam au seul royaume nasride de Grenade. L’Algarve – ou le Portugal islamique – était là arrivée à sa fin. Cette domination de l’islam qui s’était étalée sur cinq siècles laissera un conséquent héritage, ceci de la langue portugaise à la topographie du pays, mais aussi dans les domaines de l’urbanisme, des sciences et des techniques. En matière d’agriculture, les musulmans avaient même révolutionné la donne par leurs apports en matière d’irrigation et de cultures nouvelles; poires, figues et pommes, mais aussi l’artichaut et le riz y ont été amenés par les conquérants du Maghreb et d’Orient. La tradition décorative des azulejos (de l’arabe al-zulayj) est encore un élément issu de la présence des musulmans dans la région.

Renaud K.

Pour en savoir plus : 

  • Jean-François Labourdette, Histoire du Portugal, Paris, Éditions Fayard, 2000, 703 p.
  • Christophe Picard, Le portugal musulman, Maison neuve et Larose. 
  • Dunlop, D. M., “Burtuḳāl”, in: Encyclopédie de l’Islam.

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