Le pacte de Bagdad

Car il fallait freiner l’ascension communiste au Moyen-Orient, Anglais et Américains vont alors chercher à créer ce qui devait être un « cordon sécuritaire », ceci du Pakistan à la Turquie. Le projet aura pour nom le Pacte de Bagdad. 

Dans les années 50, la guerre froide battait déjà son plein. Russes et Américains avaient alors pour stratégie commune de se chercher des alliés parmi les voisins et ailleurs. Si les musulmans d’Asie centrale furent très vite approchés par les Soviétiques, ceux du Moyen-Orient suscitèrent aussitôt la convoitise du bloc ouest. De discussions en promesses, Turcs, Irakiens et Pakistanais s’accordent en 1374 de l’hégire (1955) à signer un pacte les liant entre eux et aux États-Unis. Ces derniers, soucieux néanmoins de ne pas être assimilés aux puissances coloniales d’époque, se délestent cependant de leurs prérogatives pour donner le pouvoir de décision à des Anglais intégrant l’alliance.  

Sur le modèle de l’OTAN, l’organisation se dote même d’un Conseil et d’un Comité Militaire permanent, au centre duquel se trouve un représentant américain. L’Irak est alors au cœur du Pacte, et déjà le principal partenaire américain. Ayant son siège d’abord à Bagdad puis après à Ankara en Turquie, l’organisation offre aux Américains une opportunité en or : ils ne sont plus qu’à quelques dizaines de minutes à vol d’avion des bases russes. De Peshawar au Pakistan, ils pouvaient encore envoyer leurs avions espions au-dessus du sol soviétique. 

Reste un allié de taille et rêvé par les Américains : l’Iran. En pleine nationalisation de ses ressources, le pays est pourtant déjà dans le camp soviétique. Ayant ratifié un traité avec eux plus tôt en 1339 H (1921), l’Iran avait alors accepté que si une puissance tierce se servait du territoire iranien pour se livrer à des opérations hostiles à la Russie, celle-ci pouvait y intervenir sans problèmes. Qu’à cela ne tienne, Américains et Anglais font accélérer la chute du président iranien en soutenant un coup d’Etat, avant d’y placer un Shah favorable qu’ils pressent de signer le Pacte. 

Au même moment sonnait l’heure du panarabisme dans tout le Moyen-Orient. Ces alliances entre Arabes et Occidentaux sont alors vues du côté des nationalistes arabes du plus mauvais œil, et surtout, comme une nouvelle tentative colonialiste de s’insérer dans leurs affaires. Nasser, l’homme fort de l’Egypte, devient vite en leader panarabiste qu’il était le principal opposant au pacte. Car s’il est un évident anti-communiste, il est tout aussi hostile à l’influence du bloc ouest. Entre l’Égypte et l’Irak, les relations se dégradent rapidement, Nasser accusant l’Irak hachémite de trahir le projet nationaliste arabe et de faire dans le néo-ottomanisme. L’Arabie Saoudite, en dépit de son rapprochement précoce avec les Américains et de son statut de gardienne de l’orthodoxie islamique va, elle rallier le mouvement lancé par l’Égypte. En effet, sa méfiance envers la Turquie et les Anglais qui ne cachaient pas leur intention de recréer un « croissant fertile » qui allait entourer l’Arabie auront suffi à la décider à s’y refuser. S’il en va de même du Liban puis de la Jordanie, la Syrie fait elle cessation et rejoint le Pacte. 

Par une nouvelle intervention occidentale en terre d’islam, voilà le monde arabe encore plus divisé. Une division qui ne servira pas pour autant les Anglais et Américains, qui verront au contraire l’influence de l’URSS ne faire qu’y croître. Nasser est même contraint de devoir se tourner vers la Tchécoslovaquie pour se fournir en armement. La position fragile de l’Occident permet aux communistes d’étendre leur influence dans toute la région. C’est à ce moment et causes à effets que les Etats-Unis décident de trouver en Israël leur appui le plus certain. 

La révolution irakienne de 1377 H (1958) entraîne aussi le retrait de l’Irak l’année suivante, ôtant toute sa substance au Pacte. Il se transforme par la force des choses en simple traité commercial, prenant alors le nom de CENTO. Si la révolution iranienne de 1399 H (1979) marque la fin définitive de l’alliance, l’invasion turque de l’île de Chypre en Méditerranée en 1394 H (1974) en avait déjà posé les prémices. Île occupée par les Anglais, chose prévue dans le Pacte, ils avaient dû quitter l’île, annulant de fait le reste d’amicalité qui subsistait entre les deux nations. 

N’ayant pu freiner l’influence des Soviétiques en terre d’Islam, les Américains à l’origine de la manœuvre auront su néanmoins tirer un bénéfice conséquent de ce pacte. C’est en effet dans son cadre que seront construites certaines des bases militaires étasuniennes les plus stratégiques. Celles-là même qui allaient plus tard servir en Afghanistan comme en Irak. 

Renaud K. 

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