Le mu’tazilisme, apogée et chute

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Au deuxième siècle de l’hégire, alors que les Abbassides s’apprêtent à prendre le pouvoir sur les Omeyyades, un courant religieux fait dans les rangs savants doucement son apparition : le mu’tazilisme. Essentiellement l’oeuvre de Wāṣil ibn ʿAṭāʾ et Amr Ibn Ubayd ibn Bāb – tous deux des disciples du tabi’i (ayant succédé aux compagnons)  al- Ḥasan al-Baṣrī – ils empruntent ici et là des fondements doctrinaux originaux. Rechignant à faire du destin le moteur de la vie, ils avancent la toute-puissance du libre arbitre, faisant de l’Homme – et non pas d’Allah – le propre créateur de ses actes. Allah est aussi chez eux dépouillé de Ses attributs, qu’ils nient et/ou réinterprètent, prétextant s’éviter ce qu’ils conçoivent comme de l’anthropomorphisme. Ils avancent aussi l’idée que le musulman pêcheur puisse ne pas pouvoir jouir du Paradis; celui-ci n’étant réservé plus qu’aux seuls vertueux s’étant repentis de leurs fautes. Rationaliste, la doctrine mu’tazilite est ainsi très rigide, et parfois sévère, d’où l’accusation de kharidjites que l’on a pu tantôt coller à ses partisans. À la mort de ses deux précurseurs, le mu’tazilisme va certes se trouver des érudits pour le défendre, mais la sauce ne prend pas; l’orthodoxie musulmane tient le pavé et fait la Loi. Mais un beau jour de l’an 197 de l’hégire (813), la donne change du tout au tout. Le calife al-Maʾmūn, fraîchement arrivé sur le trône de l’Empire abbasside, séduit par ladite doctrine, en fait la voie d’État. Plus que ça, il ose imposer à ses sujets la conversion au mu’tazilisme via une inquisition (mihna) qu’il instaure avant de mourir. Ses victimes premières sont les tenants de la tradition, dont l’imam Aḥmad ibn Ḥanbal, qui, emprisonné et torturé par les autorités avant d’être libéré sous la pression populaire, en est peut-être le plus illustre. Faits juges, docteurs de la Loi et savants de cour, les mu’tazilites – avec en tête an-Naẓẓam, Bishr ibn al-Muʿtamir et Abū l-Hudhayl – sont au 9e siècle chrétien les savants “officiels” de l’islam d’État. Ajoutant des éléments doctrinaux aux fondements déjà posés, les mu’tazilites font alors couler énormément d’encre en cherchant à imposer un principe clé : l’idée que le Coran n’est point incréé – comme l’affirment les traditionalistes – mais créé. Si le mu’tazilisme survivra en tant que dogme d’État durant les deux califats suivants, ceux d’al-Muʿtaṣim et al-Wāthiq, il finira par être banni en 232H (847) par le calife al-Mutawwakil, au plus grand plaisir des populations qui n’avaient guère souscrit aux tenants du mouvement. Certes, le mu’tazilisme perdurera, regagnant un temps les voies d’État lors du protectorat chiite des Bouyides sur le califat abbasside, mais leur âge d’or ne sera plus. Le mu’tazilisme va pourtant laisser ses marques. Parmi les plus célèbres savants ayant professé le mu’tazilisme se trouvent le polymathe al-Jah̩iz̩, le philosophe al-Kindī, l’exégète az-Zamakhsharī ainsi que le théologien Abū al-Ḥasan ʿal-Ashʿarī, ceci avant qu’il ne se repente et revienne au sunnisme traditionnel. Précurseurs en matière de théologie spéculative, les mu’tazilites vont inspirer de nombreux érudits et mouvements suivants, du sunnisme au chiisme, et même d’ailleurs. Il n’est ainsi pas un hasard si la plupart des manuscrits mu’tazilites retrouvés ce dernier siècle l’ont été dans des milieux zaydites du Yémen ou parmi des descendants de juifs karaïtes bien plus au nord.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Dictionnaire historique de l’Islam, Janine et Dominique Sourdel, « mu’tazilisme », PUF
  • The Oxford Handbook of Islamic Theology, Sabine Schmidtke, Oxford University Press, 2016.
  • A.N. Nader, Le système philosophique des muʿtazila, Beirut 1956