Le Liber Nicolay, ou la sira fantaisiste de « Mahomet » – 

Posted on Posted inEn bref

Au Moyen-âge, nombre d’auteurs européens, francs en particulier, se sont laissés aller à des biographies du Prophète Muhammad ﷺ. Réalisées en parallèle aux Croisades, elles avaient toutes en commun le fait de chercher à salir l’image du dernier des Messagers divins ﷺ. Somme toutes similaires, l’une d’elles peut cependant, et aisément, sortir du lot : le Liber Nicolay. 

Datée du 14 ème siècle chrétien, l’auteur, un anonyme, introduit son récit en traitant d’un certain Nicolas. L’un des sept cardinaux diacres de l’Eglise romaine, il aurait été l’un des plus savants personnages de son temps. Sachant parler toutes les langues, il était alors passé maître dans les sciences comme les arts. Dédié à devenir le nouveau pape succédant à Agapet, il est à son grand dam écarté au profit d’un autre, un certain Jean. 

De retour à Rome, furieux de s’être ainsi fait évincé du trône pontifical, Nicolas est même banni de la cour. Seul et déchu, il se serait alors juré de se venger en tâchant de nuire à l’Église même. Il aurait alors décidé de fonder sa propre religion, couchant par écrit son Livre, éditant ses propres lois. S’inspirant de la Genèse, il fait alors interdire à ses disciples l’alcool et leur commande jeûner. Aussi, Nicolas invite le mari à soumettre sa femme et encore à se faire polygame. Jésus n’est plus l’homme divin de la Bible mais le verbe de dieu, fils de Marie. Le rite des ablutions (rite propre pour les Chrétiens d’époque à la pratique musulmane) comme l’interdiction de se confesser aux prêtres sont plébiscités. 

Reprenant son rôle d’évangélisateur, il aurait alors rassemblé un conseil ecclésiastique l’autre côté de la Méditerranée, à Marrakech. Cherchant à convaincre les prélats de son statut de Messager de Dieu, il appelle encore les croyants à vendre l’ensemble des biens d’Église afin d’en faire profiter les pauvres. Aussi, il est décrit dans le texte comme un homme occupé à jeûner et prier, convaincant par là les masses de son statut de véritable messager divin. Établissant sa capitale ensuite à Bagdad, il aurait, avant sa mort, fait du calife Almohade l’empereur des Sarrasins. Son corps serait quant à lui à La Mecque en un cercueil suspendu dans les airs… 

Nicolas, ancien homme d’Église et pape déchu, n’est en fait dans le texte rien d’autre qu’une représentation, pour le coup très fantaisiste, de Muhammad, Prophète de l’islam, ﷺ. Le récit est en ce sens inédit, car si les autres textes du genre restent fidèle au moins à une réalité, à savoir que Muhammad ﷺ fut bien un Arabe ayant opéré de La Mecque ; là, l’auteur prête au dernier des Messagers une vie totalement différente, quitte à aller jusqu’à le peindre comme un chrétien originel, homme d’Eglise destiné à en être le chef.

Aussi, alors que les anathèmes se succèdent dans l’ensemble des biographies d’époque, celle-ci dénote des autres par son caractère peu polémique. Les prérogatives coraniques (polygamie, interdiction de l’alcool) sont même vantées et même, appuyées de références bibliques. L’auteur semble aussi bénéficier d’une certaine connaissance de l’islam, bien plus profonde que bien de ses compères. Des omissions sont cependant présentés, et non des moindres ; les piliers de l’islam comme le rejet unilatéral de la Trinité sont ainsi nullement mentionnés. Aussi, si l’auteur ne manque pas de se faire critique à l’égard de l’islam, il clôt son écrit sur une tonalité bien tolérante pour l’époque : il va jusqu’à affirmer regretter que Chrétiens et Sarrasins se fassent autant la guerre, eux qui croient en une même divinité unique. 

Ce récit, rassemblé en un manuscrit au côté de traductions du Coran en latin, de par son contenu,  sa conclusion et l’anonymat de son auteur, reste encore aujourd’hui un entier mystère… 

Renaud K. 

 

Pour en savoir plus :

– Histoire de l’islam et des Musulmans en France, sous la direction de Mohammed Arkoun, éditions Albin Michel, 2006

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.