Le Califat des Abbassides

En 132H (750), la dynastie omeyyade tenant le monde musulman depuis moins d’un siècle est renversée par un front uni derrière Abū al-ʿAbbās, descendant d’un oncle du Prophète Muḥammad ﷺ. Las d’injustices dont ils s’estiment être les victimes, les frondeurs veulent un Empire islamique plus égalitaire; le calife omeyyade Marwān II est défait au combat par un certain Abū Muslim quand sa famille est décimée. ʿAbd ar-Raḥmān, seul survivant de la purge, ira fonder en al-Andalus son propre Emirat depuis Cordoue; l’aventure omeyyade se terminait en Orient pour mieux renaître ailleurs. De nombreux grands imams de l’islam sont alors témoins de ce changement de régime; ainsi de Mālik ibn Anas ou de Jaʿfar al-Ṣādiq. Nommé nouveau calife des musulmans, Abū al-ʿAbbās n’allait cependant tenir les rênes de l’Etat islamique que durant quatre années; années durant lesquelles il réussit alors le pari de redonner aux non-Arabes et Gens du Livre une plus grande marge d’autonomie en dépit d’avoir su garder l’Occident musulman sous sa coupe. Un événement majeur a cependant lieu sous son règne : la diffusion du papier en remplacement du papyrus. Battant les Chinois à Talas en 133H (751), les Abbassides reprennent des vaincus la technique de fabrication du matériau avant de faire installer des fabriques à papier dans tout l’Orient. De là l’arrivée du papier plus tard en Occident. Le décès du premier calife abbasside rime cependant, et déjà, avec de premiers troubles. Le général Abū Muslim – pourtant à l’origine du succès des Abbassides – est assassiné par le calife suivant, al-Manṣūr, quand les chiites – qui avaient tant espéré de ce mouvement – ne s’y retrouvent déjà plus. Des changements majeurs interviennent cependant : une culture islamo-persane se développe quand les conversions à l’islam doublent; résultats de l’ouverture de nouvel ordre à la non-arabité. Aussi, si Damas est jusqu’ici la capitale du Dar al-Islam, les Abbassides en fondent une nouvelle : Bagdad. La cité, bientôt la plus grande et riche au monde, pousse en 145H (762) et est bientôt le lieu de tous les érudits du moment et autres excentricités; protégée par un fossé de vingt mètres de large et d’une double enceinte comportant 114 tours, la ville, parfaitement ronde, accueille très vite un zoo, un immense ensemble palatial, un lac de mercure et autres sculptures florales en argent. Sa mosquée al-Manṣūr peut alors contenir plus de 64 000 personnes. Chez les Abbassides, les califes se suivent et se succèdent et certains entrent alors dans la postérité mondiale. Ainsi d’Hārūn al-Rashīd – calife des Mille et une nuits – intronisé en 170H (786), qui, entre deux échanges avec Charlemagne avait eu à mater diverses révoltes de kharidjites; son règne correspond alors avec l’apogée économique et territorial de l’Empire abbasside, mais aussi avec celui de son démembrement. C’est l’heure de l’arrivée en force des Perses en islam; les nobles parmi eux finissent dans la cour du calife quand ils ne sont placés en gouverneurs de régions entières. Quand al-Maʾmūn prend le titre de calife des musulmans en 197H (813), un tournant s’opère : le monde de l’Islam s’ouvre définitivement aux sciences antiques et plus particulièrement à la pensée grecque. Une Maison de la Sagesse est élevée à Bagdad et l’on se presse à traduire le patrimoine savant des cultures d’avant; y sont trouvés le philosophe al-Kindī, le mathématicien al-Khuwārizmī ou encore l’encyclopédiste al-Jāḥiẓ. Prenant cause et effet pour le courant – hétérodoxe – mu’tazilite, al-Maʾmūn est aussi l’instigateur d’une inquisition ayant durant trois décennies ciblé les érudits les plus conservateurs. L’imam Aḥmad ibn Ḥanbal en aura été la victime la plus célèbre, ceci avant que sa voie soit finalement plébiscitée par le calife al-Mutawakkil quelques années plus tard. Sous les Abbassides, les différentes écoles de jurisprudence musulmanes se définissent et se fixent; si le malikisme s’ancre au Maghreb et dans l’Andalousie omeyyade, hanafites, shaféites et hanbalites font tour à tour la Loi dans les rues et tribunaux des principales cités de l’Empire. Sur le plan politique, les califes y sont après la moitié du 9e siècle chrétien l’un après l’autre assassinés, souvent par des officiels turcs – islamisés depuis peu – de l’armée. A cette instabilité politique s’ajoutait en 254H (868) l’un des mouvements révolutionnaires les plus importants de l’Histoire : la Révolte des Zanj. Consistant en une rébellion d’esclaves d’Afrique de l’Est dirigée par un “mahdi”, perse, du nom de ʿAlī ibn Muḥammad, elle avait causé un conflit civil ayant causé plusieurs centaines de milliers de morts, essentiellement en Irak. Un mouvement révolutionnaire qui en rappelait un autre : plus tôt, depuis la Perse, un certain Babāk aidés de ses khurramites et autres alliés de Byzance avaient déjà tenté le renversement du califat. En vain. Dans le domaine des arts et des sciences, l’époque abbasside est le temps de toutes les créations; on trouve très tôt à Nishapur une école de peinture quand l’agriculture connaît une révolution par le biais des techniques d’irrigation développées et autres moulins à vent. D’un bout à l’autre de l’Empire abbasside, des industries sont créées (dans la céramique, l’énergie hydraulique, le textile…) et les sciences se précisent; ainsi de la chimie, de l’astronomie et de l’ingénierie, domaines desquels l’Empire abbasside n’est alors concurrencé de personne. Mais l’entrée dans le 10e siècle chrétien signe définitivement la fin de l’âge d’or des Abbassides : les gouverneurs turcs et perses voisins – s’ils continuent de se placer sous l’autorité nominale du calife – se défilent et fondent leurs dynasties autonomes. Le(s) chiisme(s) monte aussi çà et là et apparaissent pêle-mêle le mouvement des Qarmates (ils pillent La Mecque), la dynastie des Fatimides (qui bientôt fondent leur propre califat) puis celle des Bouyides. Ces derniers envahissent même Bagdad en 333H (945) et fond – c’est une première – du califat abbasside un protectorat. Si les nouveaux belligérants se font tolérants et n’imposent en rien leur voie aux sunnites, la tutelle chiite ne pouvait s’imposer qu’un temps : pour le 25e calife abbasside al-Qādir, la donne doit changer. Entamant vers 408H (1017) une politique de revivification du sunnisme, il offre son blanc-seing aux imams locaux dans l’idée de défaire l’autorité bouyide; c’est l’époque des grands penseurs du hanbalisme que sont Abū Ya’la ou Ibn ʿAqīl. Mais le sunnisme est aussi traversé par d’innombrables conflits : entre 429H et 475H (1038 et 1082), de violentes émeutes ont lieu entre asharites et hanbalites. Ayant finalement perdu le contrôle pratique de Bagdad, les Bouyides s’effacent finalement dès 447H (1055). Un protectorat s’en va pour un autre : celui des Turcs seldjoukides. Ces guerriers-sultans venus des steppes d’Asie vont durant plus d’un siècle dominer l’Orient; ils mènent les premiers combats contre les Croisés et permettent à la diffusion des universités islamiques d’où l’on croisera notamment le fameux Abū Ḥāmid al-Ghazālī. Las d’être encore et toujours dans l’ombre, quelques califes abbassides tentent ici et là de se libérer de leurs “protecteurs”; al-Mustarshid, dès 527H (1133), al-Mustarshid Billah ensuite, ar-Rāshid plus tard. Tous – ou presque – sont à chaque fois assassinés par des membres de la Secte – chiite et mystique – des Assassins. C’est al-Muqtafi qui, en 552H (1157), finit par enfin bouter les Seldjoukides. La fin du 12e siècle chrétien coïncide alors avec la fulgurante ascension de Ṣalāḥ al-Dīn devenu maître d’un Etat – depuis l’Egypte – recouvrant la moitié du Moyen-Orient. Reprenant Jérusalem aux Croisés, il rend à César ce qui est à César et fait mentionner le nom du calife abbasside dans toutes les mosquées sous son joug. C’est l’époque d’al-Nāṣir, souverain abbasside qui allait régner durant 47 ans depuis Bagdad et redonner un temps ses lettres de noblesse au califat. Mais il allait commettre une erreur dont il ne pouvait à l’époque estimer les conséquences. Acculé par les Khorezmiens de l’Est, il fait appel à un certain Gengis Khān afin de trouver un soutien militaire adéquat. Le conquérant mongol a déjà pris aux musulmans la plupart des terres situées autour de la Perse, il va laisser à sa descendance le soin de continuer son oeuvre. En 656H (1258), les Mongols dirigés par Hūlāgū Khān pénètrent dans Bagdad après un siège de vingt jours. Ils pillent la ville, désarment les habitants qu’ils font un à un exécuter. Les bibliothèques et mosquées sont détruites et le calife, al-Musta’sim, après avoir été forcé d’observer les massacres, est piétiné par des chevaux en guise de mise à mort. On compte près de 700 000 morts. Le seul survivant des Abbassides, Abū al-Qāsim Aḥmad, l’oncle du 37e calife, réussit à fuir au Caire, où il est fait calife par des Mamelouks devenus les nouveaux maîtres du pays. Mais la réhabilitation du califat abbasside n’est là que pour l’image, le calife n’a définitivement plus aucune marge de pouvoir. La dynastie ne s’arrête cependant pas : ils sont 19 à remplir leur rôle avant de s’effacer en 923H (1517). Cette année-là, l’Egypte des Mamelouks s’éteignait au profit des Ottomans; ceux-ci allaient déposer al-Mustamsik, dernier des califes abbassides de l’histoire. En additionnant leurs règnes respectifs sur Bagdad puis depuis Le Caire, les Abbassides auront régner sur une totalité de 764 années, faisant de leur Empire l’un des plus longs de l’Histoire.

Renaud K.

Pour en savoir plus :

  • Sourdel, D. (1970). “The ʿAbbasid Caliphate”. In Holt, P. M.; Lambton, Ann K. S.; Lewis, Bernard (eds.). The Cambridge History of Islam. 1A: The Central Islamic Lands from Pre-Islamic Times to the First World War. Cambridge: Cambridge University Press. pp. 104–139.
  • Les dynasties musulmanes, Clifford Edmund Bosworth, Sindbad : Actes Sud, 1996
  • Lewis, B., “ʿAbbāsids”, in: Encyclopaedia of Islam, Brill
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