Le café, du halal au haram

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Sarrazins

Extrait – Le café, entre halal et haram

(…) Bien avant que ce fût le cas en France, des cafés (būyut al kahwa) ouvraient déjà à l’aube du 16ème siècle chrétien en Arabie et autour. Sur un fond de musique, tout un chacun venait y boire son café autour d’un jeu d’échecs. Mais rapidement, les imams les plus ancrés dans la Loi ne tardèrent pas à voir en cette boisson la cause de bien des maux. En 917 de l’hégire (1511), des juristes s’étaient ainsi réunis dans la ville sainte pour (témoignages de médecins et consommateurs de café à l’appui) émettre le caractère haram de sa consommation. Le Coran prohibant l’ivresse, le café ayant un effet jugé enivrant, il fut par analogie considéré comme un produit illicite. Les juges locaux avaient rejoint cet avis, en dépit du mufti de La Mecque qui, lui, en refusa les termes. Le chef de la police mecquoise, Khādir Bey, se mit finalement du côté des censeurs du café et fit interdire la consommation et la vente de café, des sacs de grains de café furent brûlés quand des consommateurs étaient publiquement battus. La prohibition ne dura cependant que peu de temps.

Un an plus tard, un nouveau gouverneur rendit caduque la décision des juges et permit au café de se refaire une place de La Mecque à Médine. Plus tard, l’interdiction, en 950H (1544) réclamée du sultan ottoman, Soliman le Magnifique devenu le nouveau protecteur des lieux saints, ne fut non plus pas un instant respectée. Le café faisait en parallèle une entrée fracassante au Caire, d’abord autour de l’université d’al-Azhar, où le café avait été amené par des maîtres soufis yéménites. Mais idem, l’interdiction ne tarda pas. L’oeuvre fut cette fois celle du juriste chaféite Aḥmad ibn ‘Abd al-Haqq al-Sunbātī et prit place en 939H (1532). Non pas seulement à cause de l’euphorie qu’il engendrait, le café fut banni aussi parce que ses grains étaient grillés comme du charbon. Or, la carbonisation pouvait constituer un autre interdit islamique. Le Caire devint alors le théâtre d’une nouvelle vague de répression, qui cessa cette fois seulement après l’intervention du gouverneur de la ville, al-Belet, lui-même grand consommateur du «petit noir». L’affaire prit une tournure si délicate que les autorités religieuses du pays avaient fini par se réunir, là aussi, pour trouver une solution définitive. S’appuyant sur les avis d’imams des différentes écoles de droit, le juge Muḥammad ibn Ilyas al-Ḥanafī confirma alors sa licéité.

(…) Les cafés furent bientôt renommés parmi les Turcs des mektebi ‘irfan, soit ces écoles de la connaissance. Du côté turc, les cafés attiraient alors essentiellement les gens de lettres, joueurs d’échecs et des poètes, qui, sur place, aimaient à tester leurs nouveaux vers auprès du public. Sous le règne du fils de Soliman, Selim II, on pouvait en compter plus de 600 dans tout l’empire. Consommé par certains juges et juristes, le café restait la bête noire de certains prédicateurs qui persistaient à le comparer au vin. Les sultans ottomans Murad III (m. 1003H/1595) et Aḥmad Ier (m.1026/1617), avaient bien tenté de remettre à jour son interdiction, mais les populations ne suivirent jamais; les autorités religieuses ne pouvaient, face à la popularité du breuvage, que tolérer son usage tant qu’il n’était pas réduit à l’état de charbon. Le sultan ottoman Murad IV (m. 1049H/1640) prendra lui, un siècle plus tard, un parti pris de l’interdiction plus marqué. D’une sévérité sans pareil à son égard, il fit démolir les cafés, et arrêter de nombreux consommateurs, qui parfois avaient eu à le payer de leur propre vie. Le fait que les discussions, dans les cafés, aient souvent eu le don de tourner autour des faits et gestes des hommes politiques avait assurément joué dans la balance…

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