Le 3e siècle de l’hégire

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Le 3e siècle de l’hégire est le siècle de bien d’événements. Si al-Amīn est le calife de l’Empire abbasside, Etat le plus puissant du monde d’époque, il est rapidement remplacé par l’un de ses frères, al-Ma’mūn, après une guerre civile ayant opposé les différentes parties. Celui-ci, fils d’Hārūn al-Rashīd, est un ardent lecteur des oeuvres des Grecs antiques. Il offre aux mu’tazilites, des sectaires rationalistes, une tribune comme jamais; mieux, il fait de leur théologie le credo officiel de l’Etat à partir de 212H (827). S’en suit la première inquisition connue du monde musulman; l’imam Aḥmad ibn Ḥanbal en sera la principale et plus connue des victimes. Si l’Orient est abbasside, l’Occident musulman est toujours omeyyade. En Al-Andalus, plusieurs souverains font de ce bout d’Europe un Emirat prospère. Avec Cordoue pour capitale, les Omeyyades y font la guerre aux chrétiens comme aux Vikings, tandis qu’ils s’essaient à des échanges et négociations avec les descendants de Charlemagne en France. C’est d’al-Andalus et en ce siècle que les Omeyyades de Cordoue prennent Ibiza, la Sardaigne et les Baléares, quand d’autres occupent la Sicile ou la Crête, bientôt le fief d’un Emirat de redoutables corsaires. Le Maghreb n’est pas en reste. Si les tribus berbères réfractaires à l’islam ont depuis quelques décennies été matées, l’Afrique du Nord reste le théâtre de tous les schismes. Différentes dynasties se partagent les terres allant de l’Atlas aux dunes du Sahara, quand les khawarijs, ibadites et chiites y fomentent diverses révoltes. Idem tout à l’Est, de la Perse à l’Inde, où Turcs et Perses, officiellement soumis au calife, prennent via l’armée ou le mécénat une place de plus en plus importante dans les affaires de l’Etat. Un premier Empire perse et musulman voit même le jour au travers des Samanides. Le milieu du siècle qui voit avec le calife al-Mutawakkil le retour de l’orthodoxie sunnite au pouvoir est l’instant de toutes les violences. Les califes abbassides sont assassinés les uns après les autres quand les Zanj, esclaves d’Afrique servant autour de Bagdad, entament la plus importante révolte que le monde de l’Islam a jusqu’ici connue. De leur côté, les chiites posent par écrit les bases de leur théologie en construction. Se distinguant jusqu’ici des sunnites par leurs seules affinités politiques, ils tendent à s’écarter des standards scripturaires de l’orthodoxie pour se modeler une pensée nouvelle; de nombreux désignés imams se succèdent jusqu’à un douzième né à la moitié du 3e siècle hégirien. Les sciences de l’islam sont en pleine ébullition. Muslim et al-Bukhārī y réalisent les plus grands recueils de hadiths jamais conçus, al-Ẓāhirī et al-Māturīdī y posent les bases de leur école, Sahnun fait du malikisme la norme au Maghreb, at-Tabari et at-Tirmidhi y publient leurs oeuvres, quand al-Ashʿarī y fait ses classes. Le shaféisme et le hanafisme s’installent dans les judicatures d’Etat, quand le hanbalisme trouve ses premiers soutiens parmi les hérésiologues d’époque. Les sciences naturelles ou littéraires ne sont pas en reste. Ibn Qutayba propulse le genre de l’adab à son meilleur, les Banū Mūsā font, eux, des merveilles en ingénierie quand des hommes tels que al-Farghani ou al Battani font de l’astronomie une science à aborder plus qu’en arabe. C’est aussi l’instant du philosophe al-Kindī, celui de son élève al-Balkhī, alias le père des psychologues, ou encore de l’inventeur andalou ʿAbbās ibn Firnās, premier homme à avoir su planer dans les airs grâce à un appareillage construit par ses soins. Le 3e siècle hégirien est évidemment le siècle d’al-Khwārizmī, mathématicien et père de l’algèbre et des algorithmes, mais aussi celui des Ikhwān al-Ṣafāʾ, auteurs obscurs derrière la plus grande somme encyclopédique d’époque. L’Arabie n’est depuis plus le lieu de vie des califes et savants, sauf Médine et La Mecque, la terre de l’islam n’est bientôt traversée plus que par des brigands ou faux messies. Les Qarmates, des chiites extrémistes, y fondent un Etat en 286H (899) avant de lancer de violents raids à l’encontre des populations et sur les cités saintes. D’autres chiites, des ismaéliens, terminent le siècle en créant leur propre Etat en Afrique du Nord : le califat fatimide. Bientôt d’une puissance égale aux Abbassides, la dynastie fatimide va d’un même élan briser le dernier bastion sunnite du Maghreb central tenu par les Aghlabides. Le Maroc a quant à lui vu l’Emirat idrisside s’imposer et passer du chiisme au sunnisme. La fin du siècle coïncide aussi en al-Andalus avec la montée sur le trône de son émir le plus fameux : ʿAbd al-Raḥmān III. Homme le plus puissant d’Europe, il se fera bientôt, à l’instar des souverains fatimides et abbassides, le calife de ses terres.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Thierry Bianquis, Pierre Guichard et Mathieu Tillier (éd.), Les débuts du monde musulman (VIIe-Xe siècle). De Muhammad aux dynasties autonomes, Nouvelle Clio, Presses Universitaires de France, Paris, 2012,
  • The Oxford Handbook of Islamic Theology book, Sabine Schmidtke, 2016
  • Roshdi Rashed, Histoire des sciences arabes (3 volumes), Le Seuil, Paris, 1997