L’astrologie en terre du Coran

 

Science aux multiples facettes, ô combien ambiguë et critiquée par les théologiens musulmans, l’astrologie aura pourtant trouvée en Dar al Islam l’intérêt de bien des scientifiques et califes.

Arrivée dans les cours et salons de Bagdad ou Damas lors de l’époque des grandes traductions (3ème siècle de l’hégire), l’astrologie arabe est alors le fruit de la rencontre entre la pensée islamique et la philosophie grecque. Adoptant massivement la conception du monde aristotélicienne et la vision astrologique de Ptolémée, c’est toute l’astrologie des Grecs anciens qui est alors reprise sans peu de  pincettes par les savants du monde musulman d’époque. En un lieu où l’Islam transcendant est norme et où Allah est Seul Détenteur des choses cachées et Unique Connaisseur de l’avenir, l’astrologie qui aurait selon toutes les estimations dû y recevoir un accueil des plus défavorables va pourtant y trouver les Hommes qui vont la pousser à son paroxysme.

Les astrologues en devenir savaient se justifier. Prétextant l’invitation coranique faite aux savoirs et les éloges faites à ceux qui en cherchent les clés, se cachant derrière l’engouement encyclopédique qui a ce moment prenait forme, les savants concernés avaient là sû calmer les premières réprobations. Il ne s’agissait que de traduire, expliquer, commenter, compiler et rien d’autre ! A cette entreprise tolérée par les traditionalistes va pourtant se créer un mouvement complémentaire prenant vite le dessus, à savoir celui consistant à voir dans les astres ce qu’en accord avec la Loi, l’on ne devait ou pouvait pas voir : l’avenir.

Ils reprennent alors l’idée antique d’une activité sur Terre engendrée et déterminée par la position des astres. Aristote affirmait en effet dans ses Météorologiques que tous les mouvements du monde inférieur, sublunaire, sont en fait en contiguïté avec les mouvements célestes. C’est ainsi sous la protection de certains califes abbassides et riches mécènes que premières entreprises de traductions et commentaires des oeuvres astrologiques passées fleurissent. La Maison de la sagesse érigée à Bagdad est d’ailleurs dirigée dans ses premières et plus grandioses années par le célèbre al Khwarizmi. Brillant savant pluridisciplinaire, mathématiciens parmi les plus importants de l’histoire, il s’était pris d’un grand intérêt pour l’astrologie, et ce sous toutes ses coutures.

 

Les débats entre savants étaient alors à ce sujet houleux. Les uns tentaient de démontrer l’influence certaine des astres et la possibilité scientifique d’y voir des éléments propres à notre futur ; les autres la rangeant au rang des superstitions et entorses à la Loi. Pour d’autres encore, à cheval entre les deux regards, il était question de comprendre et expliquer que si les astres pouvaient certes influencer le cours des choses, ils ne le faisaient que par autorisation divine, Allah décidant et pouvant à n’importe quel moment interrompre leur influence.

 

Les traités d’astrologie vont ainsi durant des générations se multiplier, certains traitant le sujet sous un angle des plus techniques, les plus populaires surfant sur les fantasmes qui entouraient la profession. On se souvient ainsi de l’oeuvre de Ja‘far ibn Muhammad al-Balkhi (787–886), d’abord savant du hadith, qui en son Kitab al-Mudkhal al-Kabir opère en un syncrétisme des genres, liant l’astrologie à l’astronomie, la métaphysique, la physique et même, la médecine. Narrant encore l’influence, réelle, de la lune sur les marées, son ouvrage eut un impact conséquent durant tout le Moyen Âge, devenant le point de départ du renouveau astrologique en Europe.

Servant rapidement à toutes les prédictions possibles, l’astrologie avait envahi bien des cours califales. Califes et gouverneurs divers qui devaient prendre des décisions impliquant alliances (même matrimoniales), guerres ou mesures politiques majeures avaient ainsi parfois pris l’habitude de consulter ces lecteurs des astres. On les consultaient encore sur la météo, la longévité de telle ou telle dynastie quand ce n’était pas pour la construction d’édifices publics. Des chroniqueurs d’époque racontent que l’édification de la grande mosquée des Omeyyades à Damas débuta ainsi au moment défini par les astrologues, quand quelques importantes personnalités n’hésitaient pas non plus à se cacher durant la période où, selon les astrologues, la mort devait les reprendre.

 

Pendant les premiers siècles de l’hégire, l’astrologie était en tout cas partout, jusqu’à se populariser et finir dans les marchés et rues ou aux seuils des mosquées. A savoir quand fallait-il au mieux faire soigner son enfant, acheter son bétail ou marier sa fille,
le commun des gens de Fustat à Bagdad allait consulter l’astrologue de rue qui ne demandait en échange que quelques pièces. On faisait déjà l’horoscope de tout un chacun, allant jusqu’à trouver dans la correspondance des astres les éléments conditionnant les liens sociaux. Deux êtres que les astres avaient prévus de se faire s’aimer ne pouvaient ainsi y échapper. A cela s’est créé tout un double discours autour du libre arbitrage que les mêmes astrologues défendaient quand ils se faisaient philosophes mais réprouvaient en se tournant vers les étoiles.

 

Rencontrant toute l’hostilité des traditionalistes, et même des plus libéraux tel le savant et médecin Ibn Sina, ce n’est pourtant pas son fond idéologique qui sera réadapté à l’aune de l’orthodoxie musulmane, mais bien ses formes. Le Zodiaque étant représenté par des animaux et des humains; son passage par le monde arabo-musulman va voir ces signes transformés par des armes, l’existence et le rapport au destin observé là comme un combat. On parlera ainsi des signes du couteau, du poignard, de la lance, de la fronde, de l’épée, de la masse de fer, de l’arc, de la massue paysanne et du coutelas.

Parmi les plus productifs astrologues aux côtés d’al Khwarizmi et Abu Machar : le philosophe al Kindi, auteur de près de 90 écrits traitant d’astrologie et d’astromédecine ; Abd al-Aziz ibn Uthman al-Quabisi, connu en Occident comme Alcabitius ou encore Issac ibn Hunayn, l’un des plus grands encyclopédistes et traducteurs du 3ème siècle hégirien.

 

Transmise ensuite aux Occidentaux dès le 12ème siècle chrétien où elle avait jusqu’ici été bannit par l’Eglise, l’astrologie – surtout arabe – y connaît une véritable apogée 4 siècles plus tard du temps de Nostradamus. Mais avec la Renaissance et le retour direct aux textes grecs, l’astrologie arabe va peu à peu être mise au placard, avant de presque disparaître du temps des Lumières. Désuète, elle avait depuis bien des siècles déjà disparu du Dar al Islam, remplacée par l’astronomie, soit une étude des astres plus raisonnée et scientifique, ne devenant l’apanage plus de quelques charlatans pratiquant la divination en secret.

Renaud K.

 


 

Pour en savoir plus :

– Catherine Aubier, Astrologie arabe, Éditions Ma

– Retour À Samarkande – L’ancienne Astrologie Arabe, Robert Ambelain, Éditions R. Laffont