La secte des assassins

483 de l’hégire (1090) : le califat abbasside, affaibli, a depuis quelques années été repris en mains par les Turcs Seldjoukides. En porteurs de l’étendard du sunnisme, ils s’efforcent de réduire l’influence des Fatimides et Bouyides, dynasties chiites qui avaient jusque-là repris toute une partie du Dar al Islam sous leur coupe. Mais très vite, une certaine résistance se met en marche. En Perse, des chiites Ismaéliens, les Nizarites, se fédèrent autour d’un maître à penser qui va à jamais marquer l’histoire : Hassan ibn al Sabbah, alias le vieil homme des montagnes.

Réfugié dans une forteresse nommée Alamut, construite à 2000 mètres d’altitude sur un piton rocheux près de la Mer Caspienne, l’homme aidé de ses adeptes s’apprête à fonder tout un réseau de forts sur-protégés. Prêchant une lecture ésotérique du Coran et un mysticisme affirmé, il entame en sa forteresse une véritable retraite spirituelle. On dit qu’il ne ressortira plus de celle-ci jusqu’à sa mort en 518H (1124). Il fait d’ailleurs à l’intérieur installer une immense bibliothèque, passant son temps à lire et à se perfectionner dans de multiples domaines. Aussi, il missionne des fidèles à l’extérieur afin qu’ils prêchent les fondamentaux de leur secte au peuple. Mais c’est surtout comme chef du plus dangereux mouvement terroriste du moment que le vieil homme se fait connaître.

Incapables d’affronter directement les troupes seldjoukides, les fidèles d’Hassan s’infiltrent alors dans les foules et rangs ennemis afin de toucher leurs cibles. Les Nizarites créent en ce sens une force spécialement entraînée à ce type d’opérations : les fida’i. Dans l’idée de maximiser l’effroi, ils privilégient dès lors les attaques en plein jour, dans les rues et marchés bondées, rendant aussi souvent impossible l’arrestation du criminel. En 485H (1092), on leur connaît un premier assassinat : un Nizarite réussit à tuer à coup de couteau dans le cœur le grand vizir de l’empire seljoukide et proche à l’époque d’Abu Hamid al Ghazali, Nizam Al-Mulk. Quelques temps plus tard, entre autres meurtres, c’est le mufti d’Ispahan qui y passe. La réputation des assassins devient telle que bientôt, tous les attentats politiques leur sont dès lors attribués. Les premiers maîtres passés dans l’autre vie, la secte n’en n’arrête pas moins ses activités. Elle aurait même été à l’origine de la mort en 529H (1135) du calife abbasside al Mustarchid. Aussi ont-ils eu l’audace d’avoir tenté à plusieurs reprises de tuer le sauveur de Jérusalem, Salahuddin al Ayoubi, mais sans jamais y arriver. Celui-ci aura d’ailleurs aussi tenté de les déloger sans plus de succès de leur puissante citadelle de Masyaf en 571H (1176).

 

Cherchant à déstabiliser le pouvoir sunnite, ils n’oublient pas pour autant de s’occuper des chrétiens alors en pleine croisade. Plusieurs d’entre eux vont ainsi mourir sous le fil de leur épée. En 1192, ils assassinent le roi croisé de Jérusalem, Conrad de Montferrat ; plus tard, la branche syrienne des Nizarites fait sous les ordres de Rachid ad-din Sinan tuer le comte Raymond II de Tripoli. Impressionnés, les croisés rentrant en Europe vont ainsi alimenter les rumeurs les plus folles sur le compte des assassins. Lors d’une rencontre diplomatique avec des croisés, l’historien Guillaume de Tyr rapporte par exemple que le chef des assassins avait alors ordonné à plusieurs de ses adeptes de se jeter d’une muraille afin de mieux prouver leur loyauté.

Mais après plus de 160 ans d’attentats et de mystères, les assassins que personne n’avait réussi à arrêter sont finalement pris à la gorge par une menace venant de très loin. Des cavaliers venus des steppes de l’est, les Mongols, ont depuis quelques années, guidés par Gengis Khan, débarqués en terre musulmane y semant la mort. En 654H (1256), dirigés par Houlagu Khan, les Mongols arrivent au pied de l’une de leurs forteresses : Maimun-Diz. Leur maître, Rukn ad-Din Khur-Shah, est alors contraint de leur abandonner la plupart de ses domaines, dont Alamut, première institution de la secte qui est aussitôt rasée. Khur-Shah et la plupart des dignitaires assassins sont ensuite exécutés, quand le dernier bastion perse des assassins, à Lamassar, finit par être aussi pris en 668H (1270). Reste la branche syrienne du mouvement Nizarite, qui, protégée des Mongols, parvient à survivre, mais finit faute d’appuis par se soumettre aux Mamelouks contrôlant désormais une bonne partie du Moyen-Orient.

Si l’histoire de cette secte chiismatique su traverser l’histoire, c’est aussi en grande partie grâce aux récits rapportés d’Arnold de Lübeck, chroniqueur bénédictin, puis surtout du marchand vénitien Marco Polo. Dans les mots de ces grands voyageurs, le récit a d’ailleurs vite pris l’allure d’une véritable légende. Le fanatisme des assassins, ils vont ainsi l’expliquer par une forte dépendance à une drogue, le haschich, duquel ils auraient d’ailleurs tiré leur nom (hashashins/assassins). Si les sources en arabes ne fournissent que peu d’éléments susceptibles de corroborer ces dires, les chroniques semblent néanmoins unanimes sur un élément : la secte des assassins n’a dans tous les cas point volé son nom.

Renaud K.

 

Pour en savoir plus :

http://www.newworldencyclopedia.org/entry/Hassan-i_Sabbah

 Les assassins : terrorisme et politique dans l’Islam médiéval, Bernard Lewis

 La secte des assassins à travers les chroniques médiévales, Philippe Ilial

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