La Révolte des Zanj

Zanj est l’autre nom donné par les Arabes d’époque aux captifs noirs originaires des côtes d’Afrique orientale importés dans l’Irak des premiers siècles de l’hégire. Exploités au temps des Omeyyades, puis surtout à l’époque des Abbassides suivants, ils seront à l’origine d’une révolte ayant fait date et causé d’incommensurables dégâts.

Derrière plusieurs soulèvements ayant émaillé l’épopée omeyyade entre 690 et 694 de l’ère chrétienne, les Zanj vont véritablement se faire entendre au cours de la révolte entamée en 255 de l’hégire (869). Ayant mis à feu et à sang le bas Irak et le Khuzistan, la plus grande insurrection d’esclaves de l’histoire du monde musulman a alors un leader : ‘Ali ibn Muhammad, alias « Sâhib al-Zandj » (« le Maître des Zandj »). De descendance obscure (sûrement perse), l’homme est un poète de talent, mais aussi, et surtout un érudit versé dans les sciences occultes adonné à la doctrine des Kharidjites. Chargés de cultiver les terres de la Basse-Mésopotamie et parqués dans des foyers çà et là, les Zanj ont alors la vie dure; le message égalitariste et salvateur d’Alī ibn Muḥammad trouve un auditoire acquis.

S’échappant des camps set se procurant des armes, les Zanj vont rapidement se solidarisé dans des camps créés et fortifiés à l’occasion, d’où ils lancent de premiers raids. Après un grand nombre d’embuscades et de batailles qui tournent à leur avantage, libérant à chaque fois d’autres esclaves, les Zanj arrivent, en quelques années, à s’emparer des principales cités de la région, dont Bassorah et Wasit. Le pouvoir central, siégeant à Bagdad, n’est alors pas en mesure d’endiguer efficacement la rébellion; il est occupé à mater des révoltes internes et à gérer un État désormais le plus grand du monde à l’époque. Les troupes abbassides réoccupent à terme certes chacune de ces villes, mais elles sont incapables d’étouffer la révolte. En parallèle, le « Maître des Zandj », installé dans une région parsemée de canaux, à l’accès difficile, fait frapper sa propre monnaie et établir ses propres tribunaux. Une capitale zanj avait d’ailleurs été édifiée sur les eaux : al-Mukhtâra. Des liens diplomatiques sont même entamés avec le mouvement des Qarmates (des chiites ismaéliens à l’origine d’un sac de La Mecque) et avec la dynastie des Saffarides, des Perses schismatiques ayant créé leur propre émirat à l’Est.

À partir de (879), l’État abbasside commence à prendre les mesures nécessaires. Fin stratège, le régent de l’empire al-Muwaffak – aidé de son fils, Abū l-‘ Abbās (le futur calife, al-Mu’tadid) – déploie alors ses armées de sorte à confiner les Zanj dans leur foyer établi dans les zones fluviales de l’Irak. Acculé, les Zanj sont finalement défaits en (883), après qu’Alī ibn Muḥammad fut tué. Ses plus proches compagnons et officiers sont alors capturés avant d’être, à Bagdad, un à un décapité. Si beaucoup de Zanj mourront, certains avaient réussi à fuir, quand d’autres purent  intégrer l’armée d’État après avoir su se rendre (des études récentes montrent que près de 20 % des habitants de la région de Bassorah sont d’ascendance Zanj). Les chroniques d’époque (de Muḥammad ibn al- Ḥasan ibn Sahl ou al-Ṭabarī) racontent que ladite révolte avait fait en quinze entre 500 000 et 2 millions de morts, tant parmi les civils que les soldats.

Il est à noter que les Zanj ne furent pas les seuls protagonistes concernés; la révolte avait attiré nombre de ceux (surtout des kharidjites et chiites) ayant souhaité la fin de l’empire abbasside. En se révoltant ainsi, les Zanj avaient en tout cas mis fin à l’unique essai dans le monde islamique de transformation de l’esclavage familial (ancestral et en nombre réduit) en esclavage colonial (moderne et massif).

Renaud K.


 

Pour en savoir plus :

– Al-Ṭabarī, The History of al-Ṭabarī, Volume XXXVII: The ʿAbbāsid Recovery. The War Against the Zanj Ends, State University of New York Press,

– Jacques Heers, Les Négriers en terres d’Islam: la première traite des noirs, VIIe-XVIe siècle, Paris, Perrin,

– Alexandre Popovic, La Révolte des Zandj, esclaves noirs importés en Mésopotamie, p.159-167

 

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