La Révolte des Zanj

Le terme de Zanj est l’autre appellation donnée par les Arabes médiévaux aux captifs noirs issus des côtes d’Afrique orientale importés en Irak. Exploités au temps des Omeyyades, plus encore à l’époque des Abbassides, ils forment dans les premiers siècles de l’hégire la part la plus importante du commerce d’esclaves en terre d’Islam. Ils servent notamment à la construction des cités nouvelles et à l’agriculture; parqués dans des foyers çà et là, les Zanj ont alors la vie dure.

 

Après plusieurs soulèvements sous les Omeyyades, les Zanj vont véritablement se faire entendre au cours d’une révolte qu’ils entament en 255 de l’hégire (869). Ayant mis à feu et à sang le bas Irak et le Khuzistan, la plus grande insurrection d’esclaves de l’histoire du monde musulman a alors pour leader un certain ‘Ali ibn Muhammad, alias « Sâhib al-Zandj » (« le Maître des Zandj »). De descendance obscure (sûrement perse), l’homme est un poète de talent et un érudit versé dans les sciences occultes, il est surtout un kharidjite accompli. Le message égalitariste et salvateur d’Alī ibn Muḥammadtrouve ainsi au sein des Zanj un auditoire acquis.

 

S’échappant des camps et se procurant les armes nécessaires, les Zanj vont rapidement se solidariser dans des camps créés et fortifiés à l’occasion, desquels ils lancent de premiers raids contre les garnisons de l’Etat abbasside. Après un grand nombre d’embuscades et de batailles qui tournent à leur avantage – libérant à chaque fois d’autres esclaves – les Zanj arrivent, en quelques années, à s’emparer des principales cités de la région, dont Bassorah et Wasit. Le pouvoir central, siégeant à Bagdad, n’est alors pas en mesure d’endiguer efficacement la rébellion; il est occupé à mater des révoltes internes et à gérer un Empire désormais le plus vaste du monde. Les troupes abbassides réoccupent à terme, certes, chacune de ces villes, mais elles sont incapables d’étouffer la révolte. En parallèle, le « Maître des Zandj »,installé dans son fief en une région parsemée de canaux à l’accès difficile, fait frapper sa propre monnaie et établit ses propres tribunaux. Une capitale des Zanj est ainsi édifiée sur les eaux : al-Mukhtāra. Des liens diplomatiques sont même entamés avec le mouvement des Qarmates (des chiites extrémistes ismaéliens à l’origine d’un sac de La Mecque) et avec la dynastie des Saffarides, des Perses schismatiques ayant également créé leur propre émirat plus à l’Est.

 

À partir de 265H (879), l’État abbasside commence à prendre les mesures nécessaires. Fin stratège, le régent de l’empire al-Muwaffak – aidé de son fils, Abū l-‘ Abbās (le futur calife, al-Mu’tadid) – déploie alors ses armées de sorte à confiner les Zanj dans leur foyer établi dans les zones fluviales de l’Irak. Acculés, les Zanj sont finalement défaits en 269H (883), après qu’Alī ibn Muḥammad fut défait au combat. Ses plus proches compagnons et officiers sont alors capturés avant d’être, à Bagdad, tour à tour décapités. Si beaucoup de Zanj meurent, certains parviennent à fuir et se fondre dans la masse; d’autres intègrent à l’inverse l’armée d’État après s’être rendus. Les chroniques d’époque racontent que ladite révolte avait fait en quinze ans entre 500 000 et 2 millions de morts, tant parmi les civils que les hommes en arme.

 

Il est à noter que les Zanj n’étaient pas les seuls protagonistes concernés; la révolte avait aussi attiré nombre de ceux (surtout des kharidjites et chiites) ayant souhaité la fin de l’empire abbasside. En se révoltant ainsi, les Zanj avaient en tout cas mis fin à l’unique essai dans le monde islamique de transformation de l’esclavage familial (ancestral et en nombre réduit) en esclavage colonial (moderne et massif).

 

Renaud K.


 

Pour en savoir plus :

– Al-Ṭabarī, The History of al-Ṭabarī, Volume XXXVII: The ʿAbbāsid Recovery. The War Against the Zanj Ends, State University of New York Press,

– Jacques Heers, Les Négriers en terres d’Islam: la première traite des noirs, VIIe-XVIe siècle, Paris, Perrin,

– Alexandre Popovic, La Révolte des Zandj, esclaves noirs importés en Mésopotamie, p.159-167

 

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