La révolte de Bahia, ou l’islam au Brésil

Au 19e siècle chrétien, Bahia est une cité prospère où les Portugais profitent de la main-d’œuvre permise par la pratique de l’esclavage. Issus des côtes de l’Ouest-africain, les esclaves sont à Bahia très nombreux, si nombreux que leur population dépasse même celle des Européens. Animistes, ils sont le plus souvent des captifs de guerre revendus à des négriers par les belligérants musulmans de l’Afrique noire. Certains sont pourtant des musulmans ou assimilés qui, dans le cadre de la guerre au pays s’étaient retrouvés du mauvais côté de la barrière. Nombre d’entre eux avaient notamment été dans les armées ayant résisté à la fulgurante montée d’Usman Dan Fodio (ʿUthmān ibn Fūdī), imam et fondateur du Califat Sokoto. Aux Amériques, si leur religion est interdite, on sait cependant leur assigner les tâches les moins ingrates. Lettrés et souvent plus éduqués que leurs confrères animistes, les esclaves musulmans jouissent ici et là du droit à gérer d’autres esclaves et ont même l’accord des maîtres pour cultiver des terres assignées desquelles ils peuvent tirer quelques revenus. À la différence de ce qu’il se passe plus au nord sur le continent, les esclaves de Bahia peuvent aussi le plus souvent aller et venir dans les rues et les commerces sans trop d’entraves. À l’écoute des dires de leurs maîtres et passants, les Malês (tel qu’ils étaient appelés/un terme voulant signifier musulman en Afrique de l’Ouest) avaient compris que le pouvoir brésilien était vascillant : la régence assurée depuis 1246H (1831) par un certain Pedro II, alors qu’un enfant, suscite la colère et de tous. C’est ainsi que ces esclaves décident de tenter un coup d’État à l’entrée du mois de Ramadan de la même année1250H (1835). Mais le jour J, à peine ont-ils eu le temps de se décider à sortir de leurs cabanons que la police locale était là, prête à les cueillir. Ils sont arrêtés par dizaines, quand d’autres sont tués sur le champ faute d’avoir résisté. Ils ont en fait été dénoncés par un traître, arrêté la veille. D’autres Malês ont cependant pu fuir, lançant une attaque improvisée contre la prison de la Praça Municipal, là où sont détenus nombre de leurs comparses. Repoussés par l’armée, ils vont, en trouvant refuge dans la basse ville, se livrer à un sanglant combat qui allait allait durer trois jours. Acculés, les Malês finissent par se rendre. Sur les 500 Malês qui se sont battus, 70 sont morts, une partie a déserté, quand tous les autres sont arrêtés et placés en détention. Certains sont flagellés et même, renvoyés en Afrique pour y être revendus à d’autres négriers. 16, identifiés comme des meneurs, sont condamnés à mort. Si les Malês n’ont rien gagné – un couvre-feu est installé pour les noirs et leurs déplacements sont limités – leur révolte marque par contre le début du mouvement abolitionniste brésilien. L’esclavage sera aboli 53 ans plus tard. Sauf la traîtrise de l’un d’eux, la révolte aurait pu très bien aboutir. Opérant par petits groupes, les Malês ont minutieusement préparé leurs plans durant des mois, se procurant ici et là des armes. Il faut dire que depuis trente ans, plusieurs groupes de Malês avaient déjà tenté de se rebeller, en vain. Communiquant par petits billets et en arabe qu’ils faisaient passer pour des amulettes, l’idée aurait été alors de prendre les forts et les garnisons militaires puis le contrôle de la ville. Enfin, il était question de prendre pour esclaves les blancs, les métis, et même, les autres esclaves ne professant pas l’islam. Dans les faits et les dires de certains Malês arrêtés, il était en effet question d’établir un véritable territoire indépendant sur Bahia, une sorte d’enclave islamique en Amérique. Pour d’autres, il était simplement question de retourner en Afrique. Utopique, le projet – quel qu’il ait pu être – sera non seulement empêché, mais c’est l’islamité même des concernés qui va finir par se dissiper. Les Malês n’auront en effet que rarement l’occasion de permettre à leur descendance une éducation musulmane en bonne et due forme. Baptisées et/ou éloignées de leurs foyers, les générations successives vont en effet très vite se fondre dans les masses. Des traces ont cependant subsisté. Entre autres exemples, à Bahia et autour, si les locaux portent pour beaucoup, encore aujourd’hui, du blanc le vendredi, ce n’est pas en référence à une quelconque pratique animiste ou locale, mais bien dû aux habitudes passées des Malês qui s’habillaient ainsi déjà en Afrique les jours de prière commune à la mosquée.

Renaud K.

Pour en savoir plus : 

  • Reis, João José (1993). Slave Rebellion in Brazil: The Muslim Uprising of 1835 in Bahia (First ed.). Baltimore: Johns Hopkins University Press.
  • R. K. Kent, African Revolt in Bahia: 24–25 January 1835, Journal of Social History, 1970. pp. 334–356.
  • Lovejoy, Paul E., Muslim Encounters With Slavery in Brazil, Markus Wiener Pub., 2007.

 

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