La révolte de Bahia, ou le rêve d’un califat en Amérique

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En 1250 de l’hégire (1835), le Brésil connu l’un des événements civils les plus emblématiques de son histoire : la révolte de Bahia. Armés, des centaines d’esclaves venus d’Afrique avaient alors cherché à renverser le pouvoir blanc d’époque. Musulmans, les mutins avaient un plan en tête : se recréer une terre d’Islam en pleine Amérique.

 

Au 19e siècle chrétien, Bahia est une cité prospère où les Portugais profitent de la main-d’œuvre permise par la pratique de l’esclavage. Issus des côtes de l’Ouest-africain, les esclaves sont à Bahia très nombreux, si nombreux que leur population dépasse même celle des Européens. Animistes, ils sont le plus souvent des captifs de guerre revendus à des négriers par les belligérants musulmans de l’Afrique noire. Certains sont pourtant des musulmans, ou au moins des Africains islamisés, qui dans le cadre de la guerre au pays s’étaient retrouvés du mauvais côté de la barrière. Nombre d’entre eux avaient notamment été dans les armées ayant résisté à la fulgurante montée du califat Sokoto établi par le très fameux imam et combattant Usman Dan Fodio.

 

Si leur religion est interdite, on sait cependant leur assigner les tâches les moins ingrates. Lettrés et souvent plus éduqués que leurs confrères animistes, les esclaves musulmans jouissent ici et là du droit à gérer d’autres esclaves et ont même l’accord des maîtres pour cultiver des terres assignées desquelles ils peuvent tirer quelques revenus. À la différence de ce qu’il se passe plus au nord sur le continent, les esclaves de Bahia peuvent aussi le plus souvent aller et venir dans les rues et les commerces sans trop d’entraves. C’est cette semi-liberté qui allait justement permettre aux concernés de mieux préparer leur coup. À l’écoute des dires de leurs maîtres et passants, les Malês (tel qu’ils étaient appelés/un terme voulant signifier musulman en Afrique de l’Ouest) avaient compris que le pouvoir brésilien vacillait : la régence assurée depuis 1246H (1831) par un certain Pedro II, alors qu’un enfant suscitait la colère et la réprobation de tous.

 

C’est ainsi que ces esclaves avaient décidé de tenter un coup d’État à l’entrée du mois de Ramadan de la même année. Mais le jour J, à peine ont-ils eu le temps de se décider à sortir de leurs cabanons que la police locale était là prête à les cueillir. Ils sont arrêtés par dizaines, quand d’autres sont tués sur le champ faute d’avoir résisté. Ils ont en fait été dénoncés par un traître, arrêté la veille. D’autres Malês ont cependant pu fuir, lançant une attaque improvisée contre la prison de la Praça Municipal, là où étaient détenus nombre de leurs comparses. Repoussés par l’armée, ils vont, en trouvant refuge dans la basse ville, se livrer à un sanglant combat qui allait durer trois jours. Acculés, les Malês finissent par se rendre. Sur les 500 Malês qui se sont battus, 70 sont morts, une partie a déserté, quand tous les autres sont arrêtés et placés en détention. Certains sont flagellés et même, renvoyés en Afrique pour y être revendus à d’autres négriers. 16, identifiés comme des meneurs, sont condamnés à mort. Si les Malês n’ont rien gagné – un couvre-feu est installé pour les Noirs et leurs déplacements sont limités – leur révolte marque par contre le début du mouvement abolitionniste brésilien. L’esclavage sera aboli 53 ans plus tard.

 

Sauf la traîtrise de l’un d’eux, la révolte aurait pu très bien aboutir tant leur organisation est restée très secrète. Opérant par petits groupes, les Malês ont minutieusement préparé leurs plans durant des mois, se procurant ici et là des armes. Il faut dire que depuis trente ans, plusieurs groupes de Malês avaient déjà tenté de se rebeller, en vain. Les Malês de la révolte de 1835 avaient donc pris bien plus de précautions. Communiquant par petits billets et en arabe qu’ils faisaient passer pour des amulettes, l’idée était alors de prendre les forts et les garnisons militaires puis le contrôle de la ville. Enfin, il était question de prendre pour esclaves les blancs, les métis, et même, les autres esclaves ne professant pas l’islam. Dans les faits et les dires de certains Malês arrêtés, il était en effet question d’établir un véritable territoire indépendant sur Bahia, une sorte d’enclave islamique en Amérique. Utopique, le projet sera non seulement empêché, mais c’est l’islamité même des concernés qui va finir par se dissiper. Les Malês n’auront en effet que rarement l’occasion de permettre à leur descendance une éducation musulmane en bonne et due forme. Baptisées et/ou éloignées de leurs foyers, les générations successives vont se fondre dans les masses.

 

Des traces ont cependant subsisté. A Bahia et autour, si les locaux portent pour beaucoup, encore aujourd’hui, du blanc le vendredi, ce n’est pas en référence à une quelconque pratique animiste ou locale, mais bien dû aux habitudes passées des Malês qui s’habillaient ainsi déjà en Afrique les jours de prière commune à la mosquée.

 

Renaud K.