La hanbalisme, d’hier à aujourd’hui

En 447H (1055), le turc Tughril Beg reprenait Bagdad aux Bouyides. L’intrusion des Seldjoukides fut violente et sujette à autant de critiques que de soulagements. Par choix ou pour mieux se faire accepter dans la capitale, ils s’étaient au départ montrés très réceptifs aux disciples de l’imam Aḥmad. Tughril Beg l’avait d’ailleurs prouvé en condamnant publiquement la doctrine asharite; les hanbalites allaient rester les maîtres de Bagdad. D’un fidélisme à l’égard du pouvoir plus appuyé qu’ailleurs, conséquence des exposés doctrinaux et juridiques d’Aḥmad et ses suiveurs, les hanbalites ne manqueront jamais de soutenir le pouvoir abbasside. Paradoxalement, ils seront aussi souvent les plus enclins à manifester leur colère contre la passivité des autorités. Abū Jafar al-Hashimi (m.470H/1077) est en cela emblématique : ardent lecteur des oeuvres d’al-Barbahārī et d’Ibn Baṭṭa, on le vit plus d’une fois mener la foule lors des émeutes ayant secoué la vie bagdadienne, plaçant asharites et hanbalites face à face, entre 429H et 475H. Réfutant l’accusation d’anthropomorphisme portée aux hanbalites/atharites par leurs opposants, il avait alors eu parmi ses meilleurs ennemis le fameux savant du kalām, Ibn al- Qushayrī. Jusqu’en boutiste, il était même allé jusqu’à contester l’oeuvre d’Ibn-Aqīl (m.513H/1119), un confrère hanbalite, pour ses sympathies affichées pour le célèbre penseur et mystique al-Hallāj, exécuté un siècle plus tôt.

Fils de hanafites et formé au mu’tazilisme, Ibn-Aqīl avait en effet opéré en un gracieux syncrétisme des genres. Réfutateur de l’asharisme après sa conversion au hanbalisme et son adhésion à l’atharisme, proche des califes al- Muqtadī et al Mustazhir, il avait écrit de célèbres ouvrages dans les fondements du droit comme dans la dialectique, puis été derrière l’une des plus grosses sommes encyclopédiques de l’époque : Kitāb al Funun. S’il ne reste presque plus rien de l’oeuvre, on sait d’après les savants d’époque que l’ouvrage s’étalait sur près de huit cents volumes. C’est, harcelé par al-Hashimi, qu’il avait dû publiquement abjuré ses vues jugées quant à la mystique, avant de préférer l’exil au prêche. Ibn- Aqīl, comme d’autres, avait par ailleurs su bénéficier de la protection d’un homme qu’il convient de mentionner ici : Abū Manṣūr ibn Yūsuf. Riche négociant, il avait été de ces mécènes ayant gagné les plus hautes sphères du pouvoir. Influent et au carnet d’adresse bien rempli, il fut un hanbalite et un célèbre promoteur de l’atharisme. C’est lui, qui conseilla, à l’arrivée des Seldjoukides, le calife al-Qā’im de nommer le juge hanafite al-Dāmaghānī à la tête de la judicature califale. L’action était censée amadouer les conquérants turcs, eux-mêmes des hanafites. Le geste, dit-on dans les chroniques, avait tant plu, qu’il fut à l’origine d’un grand nombre d’adhésions au hanbalisme. (…)

Le soufisme (at-tassawuf), conception de l’islam marquée par l’ascétisme et la spiritualité, était au même moment en plein développement sous les Seldjoukides, traversé qu’il était par deux grandes tendances : d’un côté – surtout au Khorassan – des fidèles adeptes du kalām et de la théologie spéculative, adonnés à l’asharisme; de l’autre, des traditionalistes – atharites -, surtout présents à Bagdad. Que des hanbalites prennent le manteau du soufisme ne fut pas rare. Abū-l-Ḥusayn ibn Samun (m.387H/997), fut en ce sens l’un des pionniers du genre. Commentateur du Mukhtaṣar d’al-Khirakī, cet adepte du tassawuf tenait à Bagdad des prêches qui connurent un grand succès. Plus tard, c’est le célèbre Abū al-Wafa ibn al-Qauwas (m. 476H/1084), qui s’était fait connaître dans l’école et par son degré de science dans le tassawuf. (…) Mais nul d’entre eux ne surpassa la renommée d’Abd al-Qādir al-Jīlānī (m.561H/1166). Premier des imams à avoir inspiré la création d’une confrérie, la Qadiriyya; il fut tant un adepte du soufisme qu’un juriste et théologien hanbalite confirmé. Sa vie inspira d’ailleurs nombre de légendes et récits vantant toute la sainteté du personnage…

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