La France et l’Arabe. Chronologie d’un rejet systématique

Du sarrasin au musulman, du mahométan à l’islamiste, l’Arabe eut toujours une place particulière dans le cœur des francs et français. Tantôt respecté ou admiré, il sera surtout, durant les 13 siècles derniers siècles, haït pour ce qu’il est, et surtout pour ce qu’il n’est pas.

732, arabes et francs se rencontrent pour une bataille qui fera marque. Les premiers, ayant en quelques décennies conquis le territoire de plusieurs dizaines de millions d’individus, tentent de pénétrer en royaume franc. Charles Martel, véritable héros national d’aujourd’hui, réussira à mettre terme à leur avancée. Bien que la présence musulmane se fit persistante dans le sud de la France durant plus de deux siècles, l’évènement participera longuement, à posteriori, à l’écriture du roman national.

Ces premiers contacts s’inscrivent alors dans un contexte de guerre et d’occupation (celle de la Provence jusqu’au 10 ème siècle chrétien). La religion du sarrasin, l’islam, n’intéresse pas encore. Il n’est alors qu’un guerrier conquérant, rien de plus. Mais cette première victoire des Francs, amènera le saint-siège à voir en ses Rois les gardiens de l’ordre chrétien. C’est ainsi avec ce premier contact avec les sarrasins que le royaume franc devient bastion du christianisme en Europe et future terre de départ des croisés. De Charlemagne à Hugues Capet, tous ces héros nationaux, que nos têtes blondes apprennent au plus jeune âge à en apprécier le travail, feront du combat contre cet ennemi venu d’Orient, une de leurs plus grandes priorités.

Pour Léon IV, le 103ème pape de l’Église catholique, les sarrasins seraient les fils de Satan. On raconte qu’ils massacrent les chrétiens partout en grand nombre en ne faisant guère de prisonniers. Les chroniqueurs rapportant leur bestialité en rendant compte de leurs méfaits après chaque bataille ou annexion de villes et villages. C’est ainsi que naîtra l’idée durablement ancrée, encore aujourd’hui, de l’Arabe comme étant un être sanguinaire et conquérant, prêt à égorger toute âme qui vive si conversion ne se fait pas. Sa venue est vue comme un fléau divin, passager, visant à amender les chrétiens pour leurs péchés. Mais avec la persistance de leur présence, et surtout les conversions se multipliant au-delà des Pyrénées, conquises par les musulmans, l’élite chrétienne va alors changer de discours et se mettre comme objectif de discréditer ce qui semble être alors la force du sarrasin : sa religion.

Souhaitant limiter les conversions, mais aussi légitimer, en ce début de nouveau millénaire, les croisades menées en territoire saint, le clergé ne va pas hésiter à faire dans la surenchère grossière en vue de diaboliser la religion de ses ennemis. Mais les connaissances islamiques sont très vagues et souvent très faussées. Ce n’est qu’en 1143 qu’est entreprise la première traduction du Coran en latin.

Jusqu’ici, quelques chansons populaires, notamment celle de Roland, tenteront de vendre l’image d’un sarrasin idolâtre, adorant Mahomet et sacrifiant pour autre que Dieu. Mais si des religieux s’essaieront à quelques pamphlets grotesques et ne reposant sur aucune observation crédible, il faut désormais en savoir un peu plus sur ce sarrasin venu de loin, si l’on veut mieux se défendre de sa religion antichristique. Pierre le Vénérable, celui qu’entreprit la première traduction latine du Coran l’a très bien exprimé en ces mots :

 »Qu’on donne à l’erreur mahométane le nom honteux d’hérésie ou celui, infâme, de paganisme, il faut agir contre elle, c’est-à-dire écrire. »

Mais en apprenant d’avantage sur la religion des Arabes et face au nombre de chrétiens vivant parmi eux en Espagne ou ailleurs, le caractère païen que l’on tentera de coller à l’islam peine à se justifier et à trouver confirmation.

D’idolâtres, ils passent ainsi peu à peu à d’invétérés hérétiques, adeptes d’une religion malsaine et désireuse de chaire. Certains, moins contaminés par l’arabophobie ambiante, avancent même l’idée qu’ils ne seraient que de possibles victimes de leur faux Prophète.

 »La vie monstrueuse, la secte la plus monstrueuse et la mort très monstrueuse de Mahomet apparaissent, (…) dans sa biographie. Inspiré par le malin, il inventa une secte abominable en accord avec les plaisirs charnels. »(1)

Les récits de croisés revenus de Jerusalem viendront conforter l’idée que l’islam n’est alors que religion invitant aux vices et perversions. À cette époque, la femme est chez les chrétiens un obstacle au chemin menant vers Dieu. Les musulmans, souvent polygames et disposant de servantes pour les plus fortunés, font alors horreur aux théologiens européens. L’un des plus fameux d’entre eux, Jacques De Vitry aidera ainsi à pérenniser l’idée d’un peuple avide de plaisirs charnels :

 »Les Sarrasins (…) s’accouplent comme des chiens (…) Ils sont (…) soumis aux passions de la chair. (…) ces gens incultes et débauchés (…) Enchaînés dans les séductions de la chair, ils se sont multipliés à l’infini (…) »(2)

 »Ce séducteur de Mahomet, tel un autre antéchrist, premier né de Satan (…) infecta mortellement les Arabes. (…) C’est ainsi que cet ennemi de la nature a introduit (…) dans son peuple le vice de la sodomie. Il en résulte que la majeure partie se livre à une débauche effrénée entre l’un et l’autre sexe et avec les animaux même. »(3)

Le cliché de l’Arabe violeur et sexuellement incontrôlable reviendra régulièrement sur la table, et perdurera dans les consciences. On voit comment à travers l’orientalisme, le cliché sera largement usé plus tard, ou comme tout récemment lors de l’arrivée massive de réfugiés arabes en Europe. En véritables débauchés, si les Musulmans triomphent et que beaucoup abjurent leur foi pour embrasser la leur, ce n’est ainsi que parce que leur Prophète, paix et salut soient sur lui, leur autoriserait tout ce à quoi l’âme appelle. Vols, sexualité débridée, violence exaltée et richesses de ce monde. L’abbé Guibert de Nogent, dépeint ainsi, en pleine croisade, les sarrasins comme un vil peuple, des excréments de la race humaine (4). Reconnaissant bien volontiers que ces derniers n’adorent pas Mahomet, il n’hésite pas une seule seconde à les dépeindre comme les plus immondes des créatures :

 »Les vierges enlevées aux fidèles ont été livrées à la prostitution. Les mères (…) ont subies des viols multiples. (…) ces gens s’en prennent même au sexe masculin, au mépris des lois tant animales qu’humaines. »(5)

Les réfutations venant des pontes du christianisme continueront ainsi de se faire sur un ensemble d’idées reçues et de cas d’exception, souvent plus remplies d’accusations haineuses que d’arguments rationnels et justifiés. Servant à fédérer les chrétiens autour de ce projet commun et très coûteux, que ce sont ces multiples croisades menées en territoire saint, les écrits seront très nombreux et lus partout où foules se trouvent.

Mais les croisades échoueront, et malgré le fait d’en avoir appris un peu plus sur les sarrasins, les Francs chercheront à rattraper leur échec en aidant leurs homologues ibériques à repousser les Arabes hors d’Europe. Lentement boutés d’Espagne, quand ils ne sont pas tués ou réduits en esclavage, les Musulmans sont alors invités à se convertir au christianisme. À côté d’une inquisition des plus sévère, les Dominicains se chargeront ainsi, étudiant l’islam et la langue arabe, de la reconquête spirituelle de la péninsule ibérique. Les autorités contraignent les populations musulmanes, et même juives à assister à leurs prêches. Des missionnaires sont envoyés jusqu’à Bagdad pour tenter d’extirper la foi musulmane du cœur des gouverneurs. Après la violence de leurs mœurs, leur idolâtrie, la perversité de leur foi c‘est maintenant à l’irrationalité de leur religion que les francs et occidentaux vont aller à s’attaquer. Mais les efforts des plus grands théologiens chrétiens ne suffiront pas à pousser les Arabes et désormais turcs à se convertir. Ce refus viendra alors tout justement renforcer le prétendu irrationalisme de ces individus enturbannés. Ils seraient trop bêtes pour comprendre.

L’anti-arabisme ne faiblit pas. Théologiens, papes et intellectuels rivalisent d’écrits des plus racistes et violents. Martin Bucer, théologien réformiste du XVIème siècle voit alors en l’islam un culte des plus absurdes et en fait part à ses auditeurs :

 »Ce que j’ai lu (…) dans le Coran est si honteux, si monstrueux, si horriblement fanatique et grossier, qu’il faudrait (…) s’étonner qu’il existe quelques chrétiens qui puissent être pris par cela »(6)

En parallèle, quantités d’ouvrages traversent les frontières, depuis les territoires mahométans, pour tomber dans les mains d’érudits francs. On y redécouvre la philosophie gréco-romaine, les sciences élémentaires revisitées et améliorées par les Arabes. L’arabe devient une langue qu’on étudie non plus que pour mieux lutter contre le mahométisme, mais pour gagner en savoir. Mais ce renouveau n’est pas du goût de tous. Le pape Léon X, en dépit de trouver écho à une nouvelle croisade militaire à mener en Palestine, se décide à contrecarrer cet engouement à vouloir trouver matière à réfléchir chez les infidèles sarrasins. De nombreux théologiens et humanistes, encore très chrétiens, se chargeront de continuer à faire de l’Arabe le barbare de l’Europe.

C’est la Renaissance qui démarre.

 

Renaud K.

(1)J. Tolan. Les sarrasins. Aubier. Page 230

(2)J.Donnadieu,  »la représentatin de l’islam dans l’historia orientalis », le Moyen Age. Pages 487 – 508.

(3)Acker. Mahomet dans ses biographies occidentales du Moyen Age : entre anti)saint et Antéchrist. Mémoire. 1999.

(4)E ; Fihol,  »L’image stéréotypée des Arabes, du Moyen Age à la guerre du golfe ». Hommes et migrations n°1183, janvier 1995.

(5)M .C. Garand,  »geste de dieu par les Francs, histoire de la première croisade. Brepols. Page 63

(6)H ; Lamarque. Le coran à la Renaissance, plaidoyer pour une traduction. Presses univeristaies du Midi. P.36

 

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