La France et l’Arabe. Chronologie d’un rejet systématique. Seconde partie.

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Du sarrasin au musulman, du mahométan à l’islamiste, l’Arabe eut toujours une place particulière dans le cœur des francs et français. Tantôt respecté ou admiré, il sera surtout, durant les 13 siècles derniers, haït pour ce qu’il est, et surtout pour ce qu’il n’est pas.

Seconde partie.

En plein 18 ème siècle chrétien, alors que la dé-christianisation se fait de plus en plus ressentir en Europe, notamment en France, l’Arabe devenu pour un temps Turc, continue d’alimenter peurs et fantasmes à la foi.

« Ces arabes sont (…) cruels (…). Leur figure est horrible. Ils sont (…) dégoûtants par leur malpropreté. (…) Ils n’ont aucun respect pour la vertu.. » (1)

En pleine guerre des Lumières, alimentée par, les déistes d’un côté, les anti-deistes de l’autre, l’on commence néanmoins à se pencher plus sérieusement sur la religion de cet ennemi de toujours. Le christianisme, devenu la nouvelle cible de la vindicte philosophique naissante, subit toutes les foudres possibles, laissant au mahométisme quelques temps, ici et là, de répit. Les critiques se font ainsi moins nombreuses et surtout plus pondérées. On en apprend chaque année un peu plus et l’on comprend qu’il put, dans les descriptions passées, y avoir quelques abus. Les plus raisonnés y voient même une religion épurée des superstitions et incohérences entretenues par l’Église catholique dont ils rêvent la chute. Mais la relative sagesse des uns ne l’emportera pas sur la haine des autres. Les chroniques et ouvrages « scientifiques » traduisant l’imbécilité d’une religion toujours méconnue du grand public ne manquent pas.

Daniel De Larroque, Montesquieu, Voltaire, les philosophes et penseurs multiplieront ainsi les ouvrages retraçant la vie de Mahomet. Si quelques précisions faites viendront tantôt réhabiliter le personnage, nul lien n’est rompu avec l’héritage médiéval. Il reste, paix et salut soient sur lui, un faux Prophète invitant au vol, délices de la chair, et à l’effusion de sang. Ses fidèles ? De fanatiques êtres sans charme.

« Les Arabes sont demeurés (…) dans un état d’indépendance qui suppose le mépris des lois: ils vivent (…) sans règle, sans police (…) le larcin, le rapt, le brigandage, sont autorisés par leurs chefs (…) Ils n’ont aucun respect pour la vertu » (2)

On tente alors d’expliquer leur penchant pour la sauvagerie et les basses moeurs par le climat, chaud, dans lequel ils évoluent. Le charme exotique de leurs congénères féminins n’aidant pas, et quelques années plus tard largement peintes par d’envieux orientalistes, ils baigneraient dans une ambiance ne laissant que peu de place à la retenue. La mode est à cette époque à l’édition d’encyclopédies et dictionnaires. Chacun y va du sien. Les Jésuites, peu avant leur chute, auront le leur : un Dictionnaire universel françois et latin. Définir l’Arabe a pour eux été très simple : « Homme qui exige avec une extrême dureté ce qui lui est dû (…)« . Diderot et toute sa fratrie de combattants rationalistes ne feront pas mieux. Si le sarrasin n’est pas aussi terrible que l’on voulait bien nous le faire croire, il est un être dont on ne peut que se méfier et dont le statut d’homme à part entière reste très discuté.

L’anticléricalisme sortant vainqueur de la Révolution française de 1789, extirpant le pouvoir aux royalistes et catholiques, on aurait pu penser la sagesse reprendre un peu le dessus. Surtout après l’établissement de constitutions et lois donnant naissance aux droits de l’homme et à la pensée dite universaliste, tolérante et égalitaire. Que nenni, et c’est même toute une idéologie raciste et ethno-centrée, désireuse de soumettre les peuples « inférieurs » au suprématisme européen et rationaliste qui se redéfinit et s’appuie « scientifiquement ».

Les voyages en terre d’islam se multiplient, et penseurs et philanthropes se succèdent dans l’écriture de récits de voyages, romans et ouvrages intellectuels peignant un monde musulman des plus rétrogrades et archaïques. L’Europe est en pleine effervescence technologique, militaire et intellectuelle, ce qui donne ainsi la nette impression aux plus farouches chauvins de se penser plus que jamais centre du monde.

« Le mahométisme, pur déisme, ne sacrifie pas l’homme sur les autels ; mais il le détruit par la mutilation, par la polygamie, par la barbarie dont cette religion est la cause, car elle opprime plus encore qu’elle ne déshonore Dieu » (3)

« Les croisades ne furent pas des folies (…) ni dans leur principe, ni dans leur résultat. (…) Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes (…) nous ont empêchés de devenir la proie des (…) Arabes. » (4) 

Il faut dire que si l’alliance avec les Turcs avait été depuis longtemps acceptée ou au pire comprise par la plupart, les Arabes, eux, continuent d’agacer au plus haut point de par leurs attaques répétées des navires chrétiens en Méditerranée. La piraterie sarrasine sera ainsi l’argument avancé par les Français, sortis de la Révolution, afin de légitimer l’entreprise coloniale à venir. Mais avant cela, c’est toute une littérature traitant de l’incapacité qu’auraient Arabes et musulmans à se gouverner et à vivre en société organisée qui viendra attirer la flamme civilisationnelle chez nos Lumières françaises.

« Les Arabes savaient vaincre et nullement gouverner (…) le vaste empire des khalifes, passé du despotisme à l’anarchie, se démembra de toutes parts. (…) mais il s’en faut beaucoup que l’esprit de l’islamisme soit propre à remédier aux abus du Gouvernement: l’on peut dire au contraire qu’il en est la source originelle. » (5) 

On dit que Napoléon sera impressionné par les écrits de Volney, cités ci-dessus. Peut-on y voir un désir dissimulé de gagner les terres d’islam non plus pour les christianiser, mais leur « offrir » les bienfaits de la civilisation ? Peu s’en fallu en tous cas pour que le Corse parte au secours de ces Arabes, en vue de les extirper des griffes de la gouvernance islamique.

Après l’Egypte, ce fut au tour du Maghreb et de l’Algérie plus particulièrement de se voir recevoir les bienfaits de la civilisation. La théorie de Darwin arrive à point nommé, donnant naissance au darwinisme social et à l’élaboration de théories des plus racistes et racialo-centrées, et viendra conforter le sentiment paternel d’une France apportant ses moeurs et idées à des nègres et Arabes qui en seraient dépourvus. N’est-ce ce pas Victor Hugo qui disait :

« C’est la civilisation qui marche sur la barbarie. C’est un peuple éclairé qui va trouver un peuple dans la nuit. Nous sommes les Grecs du monde ; c’est à nous d’éclairer le monde »  (6)

Un peu comme lors des trêves conclues sous Salahudin lors des croisades, les Francs devenus français depuis, recommencent par milliers à se voir vivre parmi les musulmans, cette fois-ci en Algérie. Les clichés reprennent de plus belle. Les Arabes sont voleurs, mesquins, incivilisés et assoiffés de butins et de plaisirs charnels. Des clichés à entretenir avec force et foi, l’effort de guerre et la colonisation nécessitant son lot de motivations pour se faire respectable. Comprenant que la désislamisation des moeurs ne se fera à coups d’ouvrages lumièriens, l’Etat colonial prend rapidement à bras-le-corps le problème en prenant le contrôle total du culte musulman, décidant de ses représentants et des discours à tenir. L’islamisme, qui n’eut pas encore la connotation négative d’aujourd’hui est alors fustigé par les plus hauts personnages français.

« L’islam est la plus complète négation de l’Europe, l’islam est le fanatisme (…) l’islam est le dédain de la science, la suppression de la société civile ; c’est l’épouvantable simplicité de la pensée sémitique » (7)

Le fanatisme racialiste positionnant l’Arabe juste au-dessus du nègre, le rejet sera tout autant religieux qu’ethnique.

« On ne peut le nier, comparés aux Européens, Arabes et Berbères sont certainement de races inférieures et surtout de races dégénérées. » (8)

Acculant la résistance « jihadiste » d’alors en Algérie, deux camps semblent en ce milieux de XIXème siècle s’opposer quant à quoi faire de ces nouveaux indigènes. L’on parle alors déjà d’assimilation, non pas encore par le biais de la laïcité et du vivre ensemble, mais par la voie du Christ. Un bon français, en cette période de pré-laïcisation de la France, passe encore pour certains, par être un bon Chrétien.

« Que fait-on pour les attacher à la France, pour changer leurs idées et leurs moeurs, pour apaiser ce fanatisme redoutable ? (…) Tant que les Arabes ne seront pas Chrétiens, ils ne seront pas français (…) » (9)

Pour d’autres, comme le député de centre gauche Charles Levasseur, ce sera la « guerre à mort » car « la soumission des indigènes sera toujours un problème ». (10)

Les Français, de plus en plus souvent scolarisés, surtout avec l’arrivée du prophète laïque que sera Jules Ferry, les enfants apprennent dès le plus jeune âge à voir en l’Arabe un imbécile né. Les manuels scolaires font état de son infériorité et de sa religion détestable. L’on commence aussi, en cette époque devenant moderne, vantant les mérites des « libertés » face au dogmes, de plus en plus à se pencher sur leurs femmes. La femme voilée, futur cauchemar de la France laïciste, intrigue et fascine. Trop longtemps dans l’ombre, les plus vicieux des colons et islamophobes voient en elles un possible moyen de mettre définitivement à terre le mahométan réfractaire.

 

(1) L’Abbé Poiret, Voyage en Barbarie, 1789.

(2) Buffon, Histoire Naturelle, 1749.

(3) Louis de Bonald, Législation primitive, 1802.

(4) Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, 1811.

(5) Volney, Voyage en Egypte et en Syrie, 1787.

(6) Cité par P. Melka, Victor Hugo, un combat pour les opprimés, 2008, la compagnie littéraire. P.376.

(7) Ernest Renan, De la part des peuples sémitiques dans l’histoire de la civilisation, Michel Lévy frères, 1862.

(8) R. Ricoux, La démographie figurée de l’Algerie, G. Masson, 1880.

(9) Louis Veuillot, cité dans Les fanatiques et le discours colonial, ENS éditions, 2005. P.79

(10) C. Levasseur, Esclavage de la race noire aux colonies françaises, 1840

La France et l’Arabe. Chronologie d’un rejet systématique

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