Kerbala, de la cité d’al-Ḥusayn

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Située au bord de l’Euphrate à plusieurs centaines de kilomètres de Bagdad, Kerbala n’était qu’une cité mineure d’Orient avant l’événement tragique qui s’y déroula soixante années après l’hégire (680) : le meurtre d’al-Ḥusayn. Fils d’ʿAlī, compagnon, quatrième calife de l’histoire et cousin du Prophète Muḥammad ﷺ, il avait refusé de prêter allégeance à Yazīd, le deuxième souverain de la jeune dynastie des Omeyyades, s’engageant avec d’autres fils de compagnons à faire dans la résistance. C’est alors qu’il rejoignait des partisans à Kufa en Irak l’ayant appelé à l’aide qu’il est intercepté en route par le gouverneur omeyyade ʿUbayd Allāh ibn Ziyād. Une violente bataille éclatait alors, avant qu’al-Ḥusayn ne soit assassiné par des soldats omeyyades avant que sa tête ne soit ensuite envoyée à Yazīd. L’événement marquera les consciences à jamais et est alors décisif dans la formation du chiisme, qui n’est à ce moment qu’un courant politique encore indissocié du sunnisme. Enterré sur place, ses partisans ne tardent pas à venir en nombre rendre visite à sa tombe; ils sont si nombreux que le très sunnite calife abbasside al-Mutawakkil avait dû moins de deux siècles plus tard y mettre un terme en détruisant le mausolée bâti sur sa tombe. Peu à peu élevé en troisième imam des chiites, qui en parallèle développent leur(s) propre(s) théologie(s), al-Ḥusayn est désormais indissociablement lié à ladite ville. Les Bouyides, une dynastie chiite ayant pris le pouvoir à Bagdad, capitale de l’Islam, et qui avait placé les Abbassides sous leur joug, allait alors officialiser la commémoration de son meurtre et organiser les pèlerinages extra-canoniques rendues à sa tombe. Un mashhad, imposant bâtiment à coupole y est même reconstruit à l’endroit où repose le corps d’al-Ḥusayn. Kerbala, une cité sainte du chiisme ? Pas tout à fait; du moins pas encore. Tandis que les Bouyides furent boutés du pouvoir, des Turcs – les Seldjoukides – allaient peu après l’an mille de l’ère chrétienne s’installer en Orient et revivifier le sunnisme local. Le plus puissant souverain – sunnite – du monde musulman d’époque, Malik Shāh, y est vu s’y rendre, comme d’autres ensuite. Durant plus de deux siècles, si Kerbala est ainsi sous pavillon sunnite, elle allait après passer entre les mains de divers souverains chiites – des Ilkhanides (des Mongols islamisés) aux Safavides (des soufis convertis au chiisme duodécimain devenus les fondateurs de l’Iran moderne) – avant de tomber sous domination ottomane au milieu du 16e siècle chrétien. Les Ottomans, bien qu’en guerre contre les Safavides en Perse, allaient le plus souvent offrir aux chiites le droit d’y commémorer leurs fêtes, dont achoura et l’arbaïn, devenus depuis des célébrations aux relents doloristes très marqués. Mais Kerbala est là encore visitée par les puissants de l’Empire turc; Soliman le Magnifique est ainsi vu s’y rendre. Les chiites y sont cependant, qu’ils soient de passage ou installés, de plus en nombreux et son statut de ville sainte est désormais scandé par les théologiens imamites de l’ère moderne. Quand les armées des al-Saʿūd attaquent et pillent la ville au début du 19e siècle, abattant le tombeau d’al-Ḥusayn, elle est alors essentiellement peuplée de chiites. En 1823 de l’ère chrétienne, une révolte populaire visant l’autorité ottomane y avait causé l’intervention musclée de cette dernière; entre la violence des gangs de criminels et les revendications des chiites locaux, il faudra près de vingt ans aux Ottomans pour y ramener le calme. Intégrée ensuite à l’Irak moderne, Kerbala n’est depuis plus la petite bourgade de ses débuts; près de 600 000 personnes y vivent et quelques millions de chiites s’y rendent chaque 10 du mois de muharram afin d’y fêter ashoura – que les sunnites célèbrent comme le départ de Mūsā d’Égypte – alors pour eux la commémoration du meurtre d’al-Ḥusayn.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • C. Edmund Bosworth, ed. (2007). « Karbala ». Historic Cities of the Islamic World. Leiden: Koninklijke Brill.
  • Calmard, Jean (2004). « Ḥosayn b. ʿAli II. In Popular Shiʿism ». Encyclopaedia Iranica.
  • Tabarî, La Chronique Tome II, Les Omayyades, éditions Actes Sud / Sindbad.