Jean Thévenot, dans la Constantinople de 1655

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“ (…) Le quatrième commandement des Turcs est la charité ; par ce commandement, ils sont obligés de donner tous les ans aux pauvres la quarantième partie de leurs biens. S’ils ont de pauvres parents, ils les doivent préférer aux autres, s’ils n’en ont point, ils doivent donner leur aumône à leurs propres voisins, et s’ils n’ont point de pauvres voisins, ils donnent leurs aumônes aux premiers trouvés. Ce commandement n’est pas mal observé chez les Turcs, car ils sont fort charitables, et assistent fort volontiers les misérables, sans regarder à la religion, soit Turcs, chrétiens ou Juifs. Aussi voit-on peu de gueux parmi eux : je ne veux pas dire que la charité des riches empêche seule la mendicité des Turcs, il y a d’autres causes à mon avis, la plupart des Turcs ont paie du Grand Seigneur (le sultan), ils vivent à peu de frais, font grande chère de peu de chose, en sorte que du pilau, un peu de viande et de l’eau leur compose un festin considérable ; mais enfin ils font de grandes charités, et les uns assistent en leur vie les pauvres de leur bien, les autres laissent à leur mort de grands biens pour fonder des hôpitaux, pour bâtir des ponts, des Kervanseraïs, ou logis pour les caravanes, conduire des eaux sur les grands chemins et autres choses semblables, et plusieurs font même ces ouvrages publics de leur vivant ; d’autres donnent la liberté à leurs esclaves en mourrant. Ceux qui ne peuvent faire de charités de leurs bourses les font de leurs bras, s’employant à raccommoder les grands chemins, à remplir les citernes qui s’y trouvent, à se tenir proche des eaux, quand elles sont débordées, afin de montrer le gué aux passants, et de tout cela, ils ne prennent point d’argent, le refusant quand on leur en présente, parce qu’ils le font, comme ils disent, pour l’amour de Dieu, et non pour l’amour de l’argent. (…)”

 

Extrait de : Jean Thévenot, l’empire du Grand Turc, Éditions Calmann-Lévy, p.140