Jalāl ad-Dīn Rumī, prince des poètes et mystiques

Né le 6 rabīʿ I 604H (1207), dans la ville afghane de Balkh, Jalāl ad-Dīn Rumī – ou Mawlānā – est l’un des poètes et mystiques les plus marquants de la civilisation islamique. Perse, fils d’un érudit et sermonneur célèbre, le fameux Bahāʾ al-dīn – alias le sultan des oulémas – il grandit dans un monde musulman déjà ravagé par les Mongols. Fuyant la guerre, sa famille migre d’abord dans l’Arménie d’époque avant de s’installer à Konya, capitale des Seldjoukides du Sultanat de Roum, dans l’actuelle Turquie. Il s’éduque alors largement auprès de son père et d’autres maîtres soufis de la région avant de se marier, à l’âge de 19 ans, à Gauher Khatum, fille du gouverneur de Samarcande, avant de se marier quelques années plus tard, après le décès de son père, à une seconde dame, turque, du nom de Karra. Jalāl ad-Dīn al-Rumī entre ainsi très jeune dans les couloirs des grands de son monde. Jeune papa, il entre alors en contact avec un certain Burḥān al-dīn, auprès de qui il acquiert ses premiers enseignements avant de faire de plus amples études à Alep et Damas. C’est après plus d’une décennie d’apprentissage qu’il revenait à Konya, en 637H (1240), pour enfin faire la connaissance de Shams al-dīn Muḥammad Tabrīzī, rencontre qui allait changer sa vie et construire le Rumī que l’on connaît. S’éloignant des livres à la demande de son nouveau maître, Rumī se frotte à l’ascétisme et à l’initiation mystique la plus complète; il est alors si proche de Tabrīzī que les propres disciples et élèves de Rumī en étaient devenus jaloux. Une jalousie qui aurait tué le maître : Shams al-dīn Muḥammad Tabrīzī est effectivement assassiné – très probablement par des membres de la famille de Rumī – un 5 décembre 1247 (645). Déchiré et meurtri, Rumī s’était alors prostré dans les invocations et la solitude, bientôt dans la musique et la danse; c’est la naissance du concept de samā‘, union métaphorique d’avec le divin fait de transes et états d’ivresses bientôt le sujet de toutes les discussions entre imams. Rumī va même plus loin : il déclare avoir retrouvé son ancien maître, Shams, non pas ici ou là, mais en lui-même. Ce Shams intérieur allait ensuite lui “dicter” certains de ses meilleurs vers. Plus tard, il trouve alors pour sa confrérie un autre maître en la personne de Ṣalāḥ al-dīn Zarkūb, l’un de propres ses disciples. Scandale pour ses autres apprentis qui tentent encore de faire assassiner le nouvel allié et ami de Rumī jusqu’à ce que ce dernier découvre leurs plans et parvienne à leur faire changer d’avis. L’homme restera dix ans durant le leader de la confrérie jusqu’à être remplacé, à sa mort, en 657H (1258), par un certain Čelebi Ḥusām al-dīn Ḥasan. Lui aussi restera dix ans à la tête du mouvement, et ce, jusqu’au décès de Rumī lui-même, le 6 Jumādā II 672H (18 décembre 1273). Rumī partait, mais le mouvement continuait : Čelebi et son fils Sulṭān Walad fondent à sa mort l’ordre des Mevlevis – les Mawlāwīyya -, bientôt popularisé par ses derviches tourneurs exécutant leurs danses sur fond de tambourins et chants poétiques. L’ordre deviendra l’un des contre-pouvoirs les plus importants de l’ère ottomane avant d’être interdit par Kemal Atatürk au début du 20e siècle chrétien. Mystique et ascète de son siècle, Rumī n’a évidemment pas laissé que des disciples, mais de nombreuses oeuvres écrites. Son Dīwān d’abord. Immense recueil de poèmes écrit en arabe, mais aussi en grec et en turc, contenant pas moins de 40 000 vers. Son Mathnawī-i maʿnawī ensuite. Aussi une œuvre poétique, sans aucun plan et structure logique, dont Rumī pouvait trouver l’inspiration autant au bain qu’en dansant. Il y a encore le Fīhi mā-fīh, ouvrage fait de traités en proses; le Maktūbāt, recueil de lettres écrites par Rumī; et d’autres oeuvres dans le genre de la poésie et de la réflexion mystique. Si l’amour est omniprésent dans ses lignes – amour qu’il lie continuellement au tawḥid (l’unitarisme divin) – les enseignements à tirer de sa pensée établie ailleurs portent essentiellement sur ce qu’il présente comme “les racines des racines des racines de la religion” (uṣul uṣul uṣul al-dīn); la “religion” étant chez Rumī la tradition islamique et spirituelle au sens large. Loin du formalisme théologique ou de la rigidité juridique de ses compères parmi les imams, Rumī affiche une religiosité diffuse et foncièrement nourrie par la philosophie développée par ses influenceurs, Ibn ʿArabī en tête. Parfois aussi hétérodoxe que conservateur, Rumī va après sa mort surtout laisser l’image d’un poète amoureux, d’un ascète et philanthrope véritable. Révéré du Pakistan à la Turquie encore aujourd’hui, Rumī est depuis le siècle dernier le sujet d’intérêt de bien des orientalistes; l’UNESCO allait même célébrer en grande pompe son 800e anniversaire en 1428H (2007)

Renaud K.

Pour en savoir plus :

  • Eva de Vitray-Meyerovitch, Rûmî et le soufisme, Points Sagesses, 2005.
  • Ritter, H. and Bausani, A., “D̲j̲alāl al-Dīn Rūmī”, in: Encyclopaedia of Islam
  • William C. Chittick, RUMI, JALĀL-AL-DIN. Encyclopædia Iranica, online edition, 2014.

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