Ibn Taymiyya

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Taqi ad Din Ahmad Ibn Taymiyya est l’un des théologiens de l’islam les plus connus de l’histoire. Savant embrassant l’ensemble des sciences de son temps, il causa – et cause encore – tant l’admiration que la réprobation. De son vivant, il avait multiplié les allers et retours en prison entre deux campagnes militaires et publications d’ouvrages ayant fait date.

Né le 10 rabbi al awwal de l’année hégirienne 661 (22 janvier 1263), il est issu d’une famille connue pour son érudition. Il eut pour oncle Fakhr ad Din (m. 622H/1225) et pour grand-père paternel Madjd ad Din (m. 653H/1255), deux imams très respectés. À Damas, où sa famille, à moitié kurde, dut déménager faute aux dévastatrices invasions mongoles, Ibn Taymiyya avait suivi ses premières leçons en compagnie de ses trois frères auprès de nombreux hommes de religion au sein de la madrasa Sukkariyya, école dirigée par son propre père. Shams ad Din ʿAbd ar Rahman al Maqdisi (m. 682H/1283), premier grand juge hanbalite de Syrie fut l’un de ces enseignants, tout comme Zayn ad Din Ibn al Munadjdja. Succédant à son père dans ses fonctions en 683H (1284), il n’a que 22 ans quand il donne ses premiers cours d’exégèse coranique à la mosquée des Omeyyades. Scandalisé des innovations entrevues à La Mecque et Médine lors de son Hajj en 691H (1292), il rédige après ça ses premiers titres, suscitant de surcroît de premières polémiques.

Sa première intervention dans la vie politique de l’État mamelouk intervient en 693H (1293), lors d’une affaire ayant placé un Chrétien accusé d’avoir insulté publiquement le Prophète. Appelant au châtiment le plus exemplaire, il connaît ici, pour le trouble à l’ordre public causé, sa première incarcération. C’est à ce moment qu’il rédige son premier livre, le Kitab al Sarim al maslul ʿala shatim ar Rasul. Libéré, il donne alors cours à la madrasa Hanbaliyya, où il fut chargé par le sultan al Malik al Mansur Ladjin de tenir des séances d’exhortation au Jihad afin d’enjoindre les croyants à lutter contre la Petite-Arménie. En 698H (1299), il compose sa première profession de foi; une oeuvre dans laquelle il témoignait déjà de son hostilité à l’égard de l’asharisme et de l’usage courant du kalam : al Hamawiyya al kubra.

Enjoignant encore et toujours les musulmans au Jihad, cette fois contre les Mongols, il participe encore en 699H (1300), le sabre à la main, à l’expédition mamelouke contre les chiites du Kasrawan, accusés d’aider les Francs et Mongols. Se rendant au Caire pour y exhorter le sultan local au combat, il participera une nouvelle fois en 702H (1303) à la victoire des Mamelouks contre d’autres Mongols. C’est à ce moment qu’il avait eu à prononcer sa fatwa invitant les musulmans à se dispenser de jeûner le mois de ramadan afin de mieux se battre. C’est aussi à cet instant qu’il réalisa ses célèbres fatwas, de plusieurs dizaines de pages, contre les Mongols, examinant leurs croyances et traitant du cas des musulmans portant les armes sous leurs ordres. Moins de deux ans plus tard, il participait encore à une expédition contre les chiites du Kasrawan. Peu après, Ibn Taymiyya publie l’une de ses oeuvres les plus mémorables :  Kitab as Siyassa ash Sharʿyya. Traité de pratique politique, dans le genre du miroir des princes, il répondait avec ce titre aux besoins de l’émir de Damas, Aqouch al Afram, désireux de refaire l’ordre dans sa cité.

Accusé par certains d’anthropomorphisme, il avait osé peu avant ses campagnes militaires refuser de comparaître devant l’un des juges les plus influents de la ville, un hanafite, qui souhaitait déjà sa chute. Innocenté par d’autres, Ibn Taymiyya se fait d’autres ennemis en lançant sa guerre théologique contre les partisans du célèbre mystique Ibn ʿArabi (m. 638H/1240). Il rédige en parallèle, à ce moment, sa profession de foi la plus connue : al aqida al Wasitiyya. Plusieurs conseils se tinrent suite à sa parution, dès 705H (1306). Innocenté à plusieurs reprises, dont une fois par le célèbre Safi ad Din al Hindi (m. 715H/1315), un disciple de Fakhr ad Din ar Razi et futur enseignant d’Ibn al Qayyim, il fut finalement emprisonné au Caire. Ses disciples, sur ordre du juge chaféite Ibn al Sarsari, furent même flagellés.

Libéré après un et demi de prison en 707H (1307) grâce à l’intervention de l’émir Salar, le rival du sultan de l’instant Baybars II, il composa dans la foulée, en résidence surveillée, une autre profession de foi, al aqida al tadmuriyya. Persistant dans ses vues hostiles aux tenants du kalam et mystiques divers, il se heurta bientôt aux soufis les plus influents. C’est à la suite d’une manifestation populaire qu’il fut alors à nouveau convoqué par la justice, placé face au juge chaféite Badr ad Din Ibn Jamaʿa. Il devait cette fois s’expliquer quant à sa position contre l’intercession des saints, suite à quoi il sera réemprisonné quelques mois. Assigné ensuite à résidence à Alexandrie, il continue de rédiger d’autres professions de foi, dont une réalisée pour des Maghrebins de passage venus le rencontrer qui se présentait sous la forme d’une longue réfutation (perdue) d’Ibn Tumart, le fondateur du mouvement des Almohades.

Ce n’est finalement qu’avec la montée sur le trône en 709H (1310) du sultan des mamelouks Muhammad ibn Qalawun (al Malik al Nasir) qu’il connut un temps de répit. Souvent consulté par ce dernier, Ibn Taymiyya entretenait de longues conversations avec ce sultan. Rentré à Damas en 713H (1313), il put aussi, dû à sa renommée désormais faite, démarrer sa carrière de mujtahid indépendant. Il délivre alors de nombreuses fatwas et commence à offrir ses enseignements à un élève qui dès lors ne le quittera plus jamais : Ibn al Qayyim. S’inquiétant des penchants pour la politique pro-chiite et mongol de l’émir de La Mecque du moment, il compose vers 715H (1315), son Minhaj as Sunna an Nabawiyya, prenant encore à partie le célèbre théologien imamite al ʿAllama al Hilli (m. 726H/1325).

C’est en se prononçant dans le fiqh, rejetant la réunion des trois répudiations en une seule et considérant le serment de répudiation comme une simple parole, si le formuleur n’avait pas l’intention de procéder ainsi, qu’il se crée de nouveaux ennuis. En 718H (1318) et l’année suivante, deux conseils eurent ainsi lieu sous la présidence de l’émir de Damas, Tankiz, après lesquels il lui fut ordonné de ne plus se prononcer sur le sujet. C’est son refus d’obéir, qui, en 720H (1320), l’amena à se retrouver à nouveau en prison. Libéré par le sultan al Malik an Nasir cinq mois plus tard, sa présence dans la vie religieuse locale causera encore de nombreux incidents populaires, jusqu’à finalement être à nouveau arrêté et mis en prison, cette fois sans procès, en 726H (1326). Dès lors nterdit de donner fatwa, on lui reprochait cette fois sa position sur les pèlerinages rendus aux tombes et sa dénonciation persistante de l’intercession auprès des saints. Désormais seul face au juge malikite al Ikhnaʾi (m. 750H/1349) et au juge de Damas ʿAlāʾ ad Din al Qunawi, un disciple d’Ibn ʿArabi, Ibn Taymiyya ne put cette fois plus jamais ressortir de la citadelle du Caire dans laquelle il avait été placé. Il mourut deux ans plus tard, un 20 Dhu l qaʿda 728 (26 septembre 1328). Peu avant, le juge al Ikhna’i avait d’ailleurs demandé à ce qu’on lui retire ses livres, son papier et ses plumes. Ibn Taymiyya avait réussi néanmoins à rédiger peu avant ses dernières oeuvres, tel le Kitab Maʿarij al wusul, ou encore le Kitab al Radd ʿala l Ikhnaʾi (Caire 1346/1928). Dans cette dernière oeuvre, comme un ultime affront fait au juge à al Ikhna’i, il réexposait une dernière fois ses idées sur le culte des saints, tout en exprimant le peu de rancune qu’il avait alors à l’égard de tous ceux qui avaient pu lui causer du tort.

La quasi-totalité de ses vues et positions seront plus tard publiées en un immense Majmu’ al fatawa, encore régulièrement consulté aujourd’hui. Hanbalite, il avait une grande connaissance des écoles voisines et une formation d’hérésiographe très profonde; il avait encore une approche de la philosophie et du soufisme accomplie. Sa critique du soufisme est d’ailleurs particulière. Très amer à l’égard de certaines confréries, il fut pourtant un lecteur attentionné des oeuvres d’al Tustari, d’al Suhrawardi ou encore d’Abd al Qadir al Jilani, premier fondateur d’une confrérie soufi qu’il décrivait même comme l’un de ses “shaykhs”. Dans le dogme, Ibn Taymiyya s’attachait à s’en tenir au Texte et aux commentaires des anciens à leur compte. Comme la plupart des hanbalites d’avant lui au sujet des attributs divins, il répudia faire leur ta’wil (interprétation allégorique) ou leur ta’til (négation), préférant déléguer la connaissance de leurs modalités au Créateur. Dans un environnement désormais dominé par les théologiens asharites, ses vues faisaient évidemment mouche. Sa fidélité affichée aux anciens (salaf) l’avait aussi amené à parfois délaisser les idées de l’imam dont il suivait la méthodologie, Ahmad ibn Hanbal, pour préférer ses propres déductions.  

Ibn Taymiyya avait eu de nombreux disciples tels Ahmad ibn Ibrahim al Wasiti (m. 711/1311-2), le traditionaliste chaféite al Mizzi (m. 743/1342), les fameux théologiens et historiens que furent Adh Dhahabi (m. 748/1347) et Ibn Rajab (m. 795/1393) ainsi que l’exégète et polymathe chaféite Ibn Kathir (m. 774/1373). La Bidaya de ce dernier sera d’ailleurs une précieuse source sur la vie d’Ibn Taymiyya. On compte encore parmi ses élèves, outre Ibn al Qayyim cité plus haut, la savante et traditionaliste Umm Zaynab (m. 711/1311), qui, de Bagdad à Damas avait elle aussi ardemment lutté contre les partisans d’Ibn Arabi. A côté du sultan al Malik an Nasir, d’autres chefs d’État lui avaient été très proches. On peut notamment citer Katbugha al Mansuri de Damas, et Arghun al Nasiri d’Alep, deux émirs mamelouks largement acquis au prêche du savant.

Divisés à son sujet, les savants de l’islam suivants s’entretiendront longtemps au sujet de l’oeuvre d’Ibn Taymiyya, les uns y adhérant, les autres lui trouvant nombre de failles. Le mouvement né de la prédication de Muhammad ibn Abd al Wahhab dans l’Arabie du 18ème siècle chrétien va véritablement relancer les grandes lignes de sa pensée auprès du plus grand nombre. Auteur phare des mouvements réformistes suivants et adulé des milieux désireux de revenir à la doxa des salafs, Ibn Taymiyya est aujourd’hui l’un des penseurs de l’islam les plus lus et commentés.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Textes politiques d’Ibn Taymiyya (plusieurs volumes), Nawa Editions, 2017-2018
  • Henri Laoust, « Ibn Taymiyya », in Encyclopédie de l’Islam, 2010