Ibn Khaldūn, ce patron des érudits

Né à Tunis dans la première moitié du 14e siècle chrétien, Ibn Khaldūn est l’un des plus grands érudits de l’époque médiévale. Descendants d’Arabes et issu d’une famille de fins lettrés et politiciens, il va toute sa vie osciller entre les bibliothèques et les cours princières. À 20 ans, il est ainsi, déjà, au service de la fameuse dynastie des Hafsides après des études poussées en divers domaines : le Coran, le hadith, la langue arabe, le droit malikite, ainsi que la philosophie. Gagnant la cour de la dynastie des Mérinides, il va dans sa vie d’homme politique changer de patrons et mécènes une dizaine de fois, le menant alors de Fès à Grenade, de Bejaia au Caire, se faisant tantôt secrétaire d’État ou poète de cour. C’est alors durant ses quelques années de retraite improvisée à Oran qu’il réalise l’oeuvre de sa vie : la Muqaddima. En fait l’introduction d’une oeuvre plus conséquente encore – al Kitāb al-ʿIbar – sa Muqaddima est un livre d’histoire comme il n’en a jamais été. Dégageant l’intérêt véritable de l’histoire, les règles utiles à une bonne et saine critique, et insistant sur la nécessité de s’assurer de la vraisemblance des faits rapportés, il inaugure tout bonnement une nouvelle façon de parler Histoire. Une Histoire où l’ethnologie se mêle à l’étude des phénomènes sociaux et des faits politiques et économiques des États modernes et passés. Par cette oeuvre, de nombreux contemporains font d’Ibn Khaldūn le père de l’Histoire et de la sociologie en tant que disciplines scientifiques distinctes. Entre autres ouvrages publiés, il officiera dans la dernière partie de sa vie, dans l’Égypte des Mamelouks, en tant que juge islamique; il est alors réputé et craint pour sa dureté dans ses jugements. Rompu aussi aux sciences de la logique et à la théologie spéculative, on lui confie même l’enseignement du hadith ou du Muwaṭṭaʾ de l’imam Mālik en des madrasas quand il ne dirige pas le couvent soufi jadis édifié par Baybars. Il prendra même part à une tout autre aventure en se lançant aux côtés du sultan al-Nāṣir dans son Jihad contre le conquérant Tamerlan. Officiant en ambassadeur, il va alors longuement échanger avec le conquérant mongol à Damas, qui, impressionné par son érudition, lui proposera même d’intégrer sa cour. C’est revenu au Caire, et en grand-qāḍī, qu’il quitte ce monde le 26 ramaḍān de l’année 808 de l’hégire (17 mars 1406), peu après avoir posé les derniers mots de son autobiographie, al Taʿrīf.

 

Renaud K.


Pour en savoir plus :

  • Gabriel Martinez-Gros, Ibn Khaldûn et les sept vies de l’islam, éd. Actes Sud, Arles, 2006
  • Yves Lacoste, Ibn Khaldoun. Naissance de l’Histoire, passé du tiers monde, Paris, La Découverte, 1998
  • Talbi, M., “Ibn Khaldūn”, Encyclopédie de l’Islam, Brill, 2010